«Folles de joie»: Reines de coeur

Valeria Bruni Tedeschi et Micaela Ramazzotti n’ont que faire des bonnes manières dans cette comédie délirante de Paolo Virzi.
Photo: Axia Films Valeria Bruni Tedeschi et Micaela Ramazzotti n’ont que faire des bonnes manières dans cette comédie délirante de Paolo Virzi.

Dans Le roi de coeur, de Philippe de Broca, les pensionnaires d’un asile d’aliénés s’inventent des personnages d’aristocrates ou d’artistes au milieu de leur ville désertée à cause de la guerre. On pourrait parfois croire que Béatrice (fabuleuse Valeria Bruni Tedeschi) fait partie de cette bande ; avec ses foulards et son ombrelle, donnant des ordres à tout le monde, citant mille célébrités, elle semble régner sur cet établissement d’un autre âge planté au coeur de la Toscane, là où l’on soigne des femmes à l’équilibre mental fragile.

C’est d’abord sur elle que tous les regards se posent dans Folles de joie, du cinéaste italien Paolo Virzi, qui retrouve à nouveau l’actrice après Les opportunistes, une autre remarquable radiographie de l’Italie d’aujourd’hui. Impossible d’ailleurs de rater Béatrice, cette mythomane (mais rien n’est moins sûr) capable de fourvoyer une nouvelle venue, Donatella (Micaela Ramazzotti, brillante pour simuler une rage contenue), prétendant être médecin, ce qui lui permet de soutirer des informations sur cette femme meurtrie, introvertie, hantée par la perte de son fils.

Que ces deux multipoquées deviennent les meilleures amies du monde n’arrive souvent qu’au cinéma (comme dans Thelma Louise, à qui Virzi rend hommage), mais leur fuite, jalonnée d’excès luxueux, de rencontres foudroyantes et de bagarres homériques, permettra de découvrir la complexité de ce duo hors de l’ordinaire. Pimenté de quelques flash-back, le récit décrit dans le menu détail la déchéance de Donatella, offrant ainsi bien des nuances à l’étiquette de mauvaise mère que tous lui ont accolée. Avec une énergie débordante (qui peut s’avérer parfois irritante), Béatrice, rappelant sans cesse le clivage social qui la sépare de Donatella, va tout de même déployer des trésors d’imagination pour aider son amie éplorée.

S’il est vrai que la folie est parfois contagieuse, elle contamine, et d’agréable façon, cette aventure démarrant sur les chapeaux de roues, et qui n’accorde au spectateur que de rares plages de tranquillité (sauf en conclusion, coucher de soleil y compris).

À l’image de ces deux héroïnes qui n’ont plus de temps à perdre, et qui n’ont que faire des bonnes manières, Folles de joie égratigne sans ménagement un système de santé au bord de l’implosion, une bourgeoisie hypocrite sachant camoufler ses éléments déviants, de même que le mythe de la mère bienveillante. Anna Galiena (Le mari de la coiffeuse) incarne avec truculence celle de Donatella, et Marisa Borini, dans un amusant effet de miroir, celle du personnage de Valeria Bruni Tedeschi, sa propre fille dans la vie, avec qui elle s’est plus d’une fois prêtée au jeu (Un château en Italie, Il est plus facile pour un chameau…).

Folles de joie apparaît d’emblée comme un splendide hommage à deux actrices au sommet de leur art, mais la complexité des personnages qu’elles défendent et l’habile enchevêtrement d’épisodes jouant sur toutes les tonalités, des plus burlesques aux plus tragiques, ajoutent au plaisir de cette délirante randonnée. Et comme le cinéma italien n’a jamais été aussi discret sur nos écrans, raison de plus pour se joindre à ces folles alliées.

Folles de joie (V.F. de La pazza gioia)

★★★ 1/2

Comédie dramatique de Paolo Virzi. Avec Valeria Bruni Tedeschi, Micaela Ramazzotti, Bob Messini, Sergio Albelli. Italie, 2016, 118 minutes.