Festival de Cannes: un Polanski de caricature

Le cinéaste français Roman Polanski
Photo: Laurent Emmanuel Agence France-Presse Le cinéaste français Roman Polanski

Il porte les fraîches cicatrices de derniers remous qui entourent son nom. Roman Polanski avait dû renoncer à assumer la présidence des César, à cause de ses démêlés sexuels et juridiques d’antan aux États-Unis, qui lui collent au derrière. Une pétition l’avait fait abdiquer. Nul n’abordera cette polémique. Cannes est une bulle…

Bref, le voici. À 83 ans, des allures de faune préservé dans la saumure, palmé d’or pour Le pianiste, oscarisé aussi. Avec un film hors compétition cette fois. Ça vaut mieux pour lui.

Le cinéaste de Chinatown a fait infiniment mieux que ce D’après une histoire vraie, adapté du roman de Delphine Le Vigan lequel, je le confesse, traîné dans mes bagages, m’était tombé des mains. Le cinéaste Olivier Assayas en signe un scénario qui n’impressionne guère.

Le cinéaste n’avait jamais fait un film où deux femmes s’opposaient et le cas de figure lui plaisait. « Le côté thriller du livre m’attirait surtout. »

Emmanuelle Seigner nous expliquera qu’une amie lui avait en amont conseillé la lecture ce livre, qui lui rappelait des films de son mari. Ses thématiques y sont et la psychose en jeux de miroirs. Mais…

Cette histoire de l’écrivain en panne et de son double fantasmatique fut traitée si souvent… Côté double, Ozon a livré ici bien mieux.

« Je n’ai pas de double personnellement, assure le cinéaste franco-polonais… sauf à Cannes. »

La muse et épouse du cinéaste joue la romancière adulée devant sa page blanche et Eva Green, l’intruse écrivain fantôme qui vient organiser et empoisonner sa vie. À leurs côtés : Vincent Perez en amant de service.

À l’instar du roman, l’intrigue ne révèle pas si cette peste qui cannibalise le personnage d’Emmanuelle Seigner est réelle ou imaginaire.

Ouille!

Immense faiblesse du film: comment croire que la femme fantôme puisse exister vraiment? Eva Green joue d’exagération et le personnage de Delphine tombe dans des pièges grossiers; trop sotte pour être vraie. Tout n’est ici que caricature et scènes prévisibles. Où sont la subtilité, l’aisance légendaires du cinéaste du Locataire et de Répulsion, à l’heure d’attacher les fils d’un thriller psychologique? Au plan de l’ambiguïté, on repassera… Les scènes de rêves semblent sorties d’un film des années 60. Toutes ses voies cinématographiques furent mille fois empruntées. Originalité zéro. Stupeur et tremblements! Est-ce bien notre homme?

Mais le cinéaste est là et chacun reste poli…

Ami du couple Polanski, Vincent Perez s’ébaudit. « Je ne l’avais jamais vu travailler : Un moment incroyable. Pour moi qui ai des ambitions de réalisateur, ce fut une leçon : Comment construire une mécanique précise en donnant à l’acteur une liberté? »

Vérités et fictions

En apprenant que son roman serait porté à l’écran par son cinéaste fétiche, Delphine Le Vigan avait cru d’abord à un canular, puis flottait: « Le cinéma de Polanski m’inspire. En écrivant D’après une histoire vraie, des images de ses films me revenaient en tête. » La littérature et le cinéma s’y seraient mutuellement fécondés.

« La notion de vérité est présente dans le titre du livre comme du film, évoque le cinéaste. Jamais n’avons-nous été autant assaillis par la réalité qu’aujourd’hui. Tu ne peux te fier à la photo comme élément de vérité. Chacun peut la manipuler et l’envoyer à un nombre illimité de gens. Qui peut dire ? : « C’est vraiment arrivé. » Un tel arrive à changer le destin du monde par un simple geste, amplifié un million de fois. D’où cet appétit pour la réalité. Comment comprendre que l’information qui semblait vraie hier sera fausse demain? Il y a ce désir de retrouver des points de référence. »

À tort ou à raison, l’avenir du cinéma ne semble pas trop inquiéter Polanski en ces temps de mutation. « La vogue des séries et des films sur nouvelles plateformes se joue au-delà de mes capacités d’analyse, déclare-t-il. L’avenir dira ce qu’il en est. Je persiste à croire que les gens vont continuer à aller au cinéma, non parce que le son, l’image, le confort sont meilleurs, mais parce qu’ils peuvent participer à une expérience collective, comme dans le théâtre grec, les concerts. C’est difficile de voir Borat seul. Mieux vaut être dans une salle où tout le monde rit. De compte Facebook, je n’en ai pas et vais demeurer loin de ça. »

À l’inévitable question sur le fait de diriger son épouse (pour la cinquième fois), le cinéaste rétorque par une pirouette : « On a si rarement l’opportunité de parler aux muses. Autant profiter de la situation... Le plus dur après une journée de travail, quand je voulais me changer les idées, c’est qu’Emmanuelle ne m’en laissait pas le loisir... »

L’actrice nous assure que des deux, la vraie muse, c’est lui.

Polanski adore se moquer des journalistes et ne s’en prive jamais. À un Ukrainien qui lui demanda s’il était plus facile de travailler avec une femme ou de vivre avec, il répondit, sourire en coin: « Je me demande comment quelqu’un de si intelligent peut poser une question aussi stupide. Travailler avec elle, bien sûr… »

Sur ce, à dimanche pour le palmarès! Ça sent la fin ici.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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