Festival de Cannes: le traitement macho du «Rodin» de Jacques Doillon

Le cinéaste Jacques Doillon
Photo: Alastair Grant Associated Press Le cinéaste Jacques Doillon

Étrange à quel point les avis sont partagés ici sur le menu servi. La presse française monte aux nues des films — la chronique des années sida 120 battements par minute — que la critique étrangère conspue (lui préférant le film russe Loveless et le suédois The Square) et vice-versa.

À mi-parcours, on comprend que le jury livrera un palmarès de totale surprise pour les uns ou les autres. Aucun consensus en vue et vogue la galère !

Prenez le biopic de Jacques Doillon Rodin, sur le père de la sculpture moderne, dont on célèbre le centenaire et à qui le Grand Palais de Paris consacre une rétrospective.

Les Français saluent sa puissance, alors que la presse anglo-saxonne sort ses torpilles : « Plat et froid, figé comme une dalle de marbre. »

Doillon n’avait pas été sélectionné en compétition depuis le catastrophique accueil réservé à La pirate en 1984, dans les annales cannoises un sommet d’exécution capitale par une critique déchaînée. Cette fois, deux sensibilités s’entrechoquent.

Photo: Festival de Cannes Malgré une caméra de lumière et de proximité, la mise en scène de «Rodin» est lourde, le montage ampoulé, le dénouement dans le Japon contemporain vraiment raté.

Rodin repose à mon sens sur une approche masculiniste et franchement macho des rapports de Rodin avec ses femmes, dont Camille Claudel (ici campée par Izia Higelin). Le film fait contrepoids au Camille Claudel de Bruno Nuytten, qui prenait le parti de la sculptrice en 1988. Ou à celui de Bruno Dumont en 2013, également attentif à sa tragédie durant la période d’internement de la femme artiste.

La voici soudain réduite à sa paranoïa et à sa jalousie, sans évocation des pillages faits à son oeuvre, quand Rodin tient le beau rôle du génie trahi. Leurs échanges sur la création paraissent limités au profit de leurs étreintes et de leurs engueulades. Un avortement de Camille Claudel se voit évacué dans sa portée.

Vincent Lindon, acteur charnel

Ce qui n’enlève rien à la prestation de Vincent Lindon, acteur au regard brisé, solide, charnel et hanté. Il avoue avoir dû apprendre à sculpter trois ou quatre heures par jour durant six mois pour entrer dans la peau de son modèle. Les meilleurs passages sont d’ailleurs ceux qui le montrent en corps à corps avec la matière, ou palpant les arbres avec une sensualité d’amoureux.

« C’est un film sur le processus de création, a expliqué Jacques Doillon. J’ai vu trop de biopics où on voyait tout sauf le travail. Par ailleurs, Rodin était un immense sensuel et j’aurais été traître à la patrie si je ne l’avais pas montré. »

Malgré une caméra de lumière et de proximité, la mise en scène est lourde, le montage ampoulé, le dénouement dans le Japon contemporain vraiment raté. Des épisodes de la carrière de Rodin captivent, ainsi que les réactions outrées devant son chef-d’oeuvre : la statue de Balzac. Mais c’est le ton du film qui agace le plus, cette glorification du droit de cuissage du maître qui s’enfile tous ses modèles. Aussi le « name dropping » cinématographique, avec défilé de célébrités commentant l’oeuvre de l’artiste du Penseur : de Claude Monet à Paul Cézanne, de Pierre Louys à Octave Mirbeau, en passant par Rainer Maria Rilke.

Du moins Jacques Doillon met-il en scène Rose, la paysanne que Rodin n’abandonna jamais, jouée par Séverine Cannelle (l’actrice non professionnelle de L’humanité de Bruno Dumont), les deux pieds sur terre, capable de montrer par son corps une souffrance muette… sans avoir la chance de la mettre en mots.

Vincent Lindon décrira candidement son personnage aux journalistes : « C’était un homme qui rendait hommage aux femmes. » Tu parles ! À la hussarde, privées qu’elles étaient du droit de réplique. Comme dans le cinéma de papa.


 

Sinon, la trouble atmosphère se dissipe le jour, malgré les mesures de sécurité d’un cran plus hautes (était-ce vraiment possible ?) dans la foulée des attentats de Manchester. Mardi soir, les rues étaient désertes, les bars archifréquentés d’habitude soudain vidés de leur faune. Des tireurs d’élite postés sur le toit du Palais, une inquiétude palpable. Mais au soleil du jour, le cauchemar se dissipe. Un rossignol s’égosille dans le jardin de mon hôtel, à l’heure où j’écris ces lignes. Les ruches sont faites pour bourdonner. Et l’être humain, pour s’étourdir, faut croire.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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