Festival de Cannes: Sofia Coppola, entre douceur et rires en coin

La cinéaste Sofia Coppola (deuxième) aux côtés de Nicole Kidman, de sa muse Kirsten Dunst (à la gauche de Coppola) et d’Elle Fanning pour le film «Les proies»
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse La cinéaste Sofia Coppola (deuxième) aux côtés de Nicole Kidman, de sa muse Kirsten Dunst (à la gauche de Coppola) et d’Elle Fanning pour le film «Les proies»

La place des réalisatrices à Cannes constitue une épine dans le flanc du festival. Des actrices en atours de déesses défilent sur le tapis rouge pour les caméras, si rarement maîtres d’oeuvre…

Avant les projections en Sélection officielle, des noms de cinéastes défilent à l’écran, remplacés d’une fois à l’autre : coups de chapeau aux maîtres du 7e art (Denys Arcand en est) pour cette édition anniversaire. Sur le lot, quelques noms féminins, dont la grande Agnès Varda, Jane Campion bien sûr, unique femme palmée d’or à ce jour, Naomi Kawase. En gros, un « boy’s club ».

Naomi Kawase, Sofia Coppola et Lynne Ramsay atterrissent en compétition cette année. Trois sur dix-neuf. Ça ne change pas bien vite.

Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Dans «Les proies», Colin Farrell incarne le soldat, le loup dans la bergerie.

Sofia Coppola est du moins une valeur sûre, accrochée à la lignée illustre d’un père palmé d’or avec Apocalypse Now, assez forte pour s’être fait un prénom. Enfant de la maison, née à Cannes avec son premier film Virgin Suicides, sensation de La Quinzaine des réalisateurs en 1999. On l’avait revue en compétition avec Marie-Antoinette (mal accueilli en 2006). À l’ouverture d’Un certain regard avec Bling Ring en 2013 (quelques pavés par la tête aussi). L’adolescence des filles à la sensualité en éveil dans un univers d’oppression est un terreau de prédilection pour la cinéaste américaine, qui enfourche à nouveau son thème.

Tout le monde s’est rué ici sur son huis clos Les proies (The Beguiled), déjà adapté par Don Siegel en 1971, avec Clint Eastwood d’après le roman de Thomas Cullinan, sur fond de guerre de Sécession en 1884. Son cadre est un pensionnat de jeunes filles en Virginie qui accueillent un soldat blessé yankee (Colin Farrell) et soignent « l’ennemi », beau séducteur venu du Nord, sur montée de thriller. Ces dames se troublent…



  

Le film est un peu sage, mais beau, et il amuse avec ses répliques mordantes. À travers lui, le travail de la cinéaste s’affine. C’est son meilleur coup depuis le lancinant Lost in Translation. On salue la lumière du Français Philippe Le Sourd à la caméra, la subtilité de la bande sonore. Le film est solidement interprété, mis en scène avec élégance, sans affectations. Une palme ? Non. Mais un bel accueil. Ouf ! pour elle.

Le loup dans la bergerie

Voici la cinéaste aux côtés de sa muse Kirsten Dunst (en institutrice), d’Elle Fanning (la préado de Somewhere, ici pimpante jeune délurée), de Colin Farrell (le soldat), de Nicole Kidman (la directrice à forte tête qui mène son monde à la baguette) et de toutes jeunes actrices.

De la Virginie, on ne verra rien (au fait, c’est tourné en Louisiane sur végétation de bayous) : un bois avec l’équivalent d’un chaperon rouge en intro, la villa d’une ancienne plantation ; les grilles de l’enfermement.

Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse «J’aurais joué n’importe quoi avec Sofia», affirme l'actrice Nicole Kidman. «Comme femmes, nous devons soutenir les réalisatrices.»

Ce film roule davantage sur le mode comédie que celui de Seigel, avec la scène-choc de l’amputation expédiée hors champ, un dénouement plus doux. On rigole. La cinéaste n’aime pas présenter l’horreur frontalement, plutôt la laisser à l’imagination du public. Approche féminine, donc.

Comment est Sofia Coppola ? Pas très chaleureuse, mais nul ne lui demande de séduire la galerie avec ses doux sourires. C’est le bon côté de porter un chapeau de cinéaste.

« Un de mes producteurs m’avait suggéré de faire une nouvelle version de The Beguiled, explique-t-elle. Mon film est très différent du Seigel, car il embrasse le point de vue des femmes de l’époque, plutôt que celui du soldat. Je pense qu’il s’agit des deux facettes d’une même histoire. Le roman m’a inspirée, car je trouve plus facile de me pencher sur le passé que le présent, y gagnant un recul. »

On assiste à une lutte de pouvoir entre cet homme et ces femmes. Au spectateur de décider.

 

Elle a exploré la dynamique de groupe, avec des femmes d’âges différents devenues rivales, toute coquetterie dehors pour séduire leur hôte. « Colin est l’homme de service… »

Féministe ou macho ? « On assiste à une lutte de pouvoir entre cet homme et ces femmes, tranche la cinéaste. Au spectateur de décider. »

« Ces femmes sont enfermées et isolées, rappelle Kirsten Dunst. Entre elles, l’arrivée du soldat vient tout gâcher. »

Ça fait rire Colin Farrell, qui jure avoir préféré ce tournage au pays des femmes à tous les autres. L’objet de The Beguiled, c’est lui, tour à tour prédateur et proie : « Par la nature même de l’oppression, la victime a un prix très dur à payer », note-t-il, philosophe.

L’acteur avoue avoir été perturbé par la dureté du film de Seigel. Il n’a pas cherché à imiter Eastwood, misa sur son accent irlandais (le héros du livre est né là-bas), glissant dans son personnage à plusieurs visages, quant au reste.

Tourner en 35 mm

« J’aurais joué n’importe quoi avec Sofia, assure Nicole Kidman. Comme femmes, nous devons soutenir les réalisatrices. Mais quand on n’a pas les gros studios derrière soi, un film est plus difficile à vendre. Le festival joue vraiment un rôle important. »

Pas question pour elle de se convertir aux mégaproductions : « Autant réaliser les films que je veux, sans me voir imposer quoi que ce soit. »

Sofia Coppola s’avoue heureuse d’avoir tourné en 35 mm et espère que les gens verront son film au cinéma. « On ne l’a pas tourné avec un téléphone… »

Nicole Kidman, vedette de trois films à Cannes, ne citera en conférence de presse que le nom du réalisateur québécois Jean-Marc Vallée, qui l’a dirigée dans la série Big Little Lies : « Il a fait un film pour la télévision tout en le sachant. Le monde change. Il faut qu’on change avec lui. Comme actrice, je travaille dans tous les supports. À bientôt 50 ans, je n’ai jamais eu autant de travail. Télé, cinéma. Toutes les possibilités s’ouvrent à moi. »

À chacun son opinion sur la multiplication des plateformes et la prépondérance des séries sur le cinéma, en cette ère de mutations. Colin Farrelll, lui, ne décolère pas : « Fuck the telephone ! » nous lance-t-il.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.