Deux Saguenéens à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes

«Crème de menthe», court métrage de Philippe-David Gagné et Jean-Marc E. Roy
Photo: La boîte de pick-up «Crème de menthe», court métrage de Philippe-David Gagné et Jean-Marc E. Roy

Il fait si beau à Cannes depuis le début du festival. On le savoure entre les séjours en salles obscures. Au pavillon de la SODEC en bord de baie aussi, des journalistes québécois venus rencontrer Philippe-David Gagné et Jean-Marc E. Roy. Le court métrage des deux Saguenéens, Crème de menthe, sera présenté à la Quinzaine des réalisateurs vendredi et samedi. Le premier était venu ici quatre fois, le second trois, mais seul leur court Bleu tonnerre avait fait l’objet d’une sélection, à la Quinzaine aussi, en 2015.

Voyez-vous des changements à Cannes ? on leur demande. « La sécurité, bien sûr, répond Jean-Marc E. Roy. Mais c’est justifié. On vient d’arriver et ce sont les attentats à Manchester. On s’acclimate tranquillement… » Il est fou de Camille Saint-Saëns, et entendre avant les projections de la Sélection officielle des accords de son Carnaval des animaux lui fait de l’effet.

« La première fois qu’on a été sélectionnés à la Quinzaine, on était très contents, dit Philippe. La deuxième fois, c’est une confirmation. Ça dit qu’on fait partie de la famille, qu’ils suivent notre travail. »

Crème de menthe est un film plus « féminin » que Bleu tonnerre, plus nostalgique, ils en conviennent. Une oeuvre fragile, avec de bons revirements, une chute qui aurait pu avoir plus de mordant. Des moments drôles. Les cinéastes le sont aussi.

C’est l’histoire d’une jeune femme, Renée (Charlotte Aubin), qui vient vider le capharnaüm de son père défunt, atteint du syndrome de Diogène. Y sont abordés le deuil, l’héritage, la transmission. « Ce qui reste de quelqu’un, c’est la trace d’une relation », explique Philippe-David. La crème de menthe, ils la voient comme une icône des années 1960, une bouteille dans le placard de chaque foyer. « Est-ce qu’il existe une autre boisson qui goutte pareil en deux couleurs ? » demande Jean-Marc en rigolant.

Il travaille à son premier long métrage documentaire, tourné à l’automne, sur le cinéaste André Forcier, ébauche un scénario de fiction. Philippe-David, lui, planche sur son premier long métrage de fiction, projet non retenu encore par la SODEC.

« Ça ne peut pas nous nuire que Crème de menthe soit à la Quinzaine, disent-ils en coeur. Faut le répéter plus fort ! » Au pavillon de la SODEC, leurs voix résonnent, mais le personnel sourit, imperturbable.

Lumière et cécité

Vu en compétition, le très beau Vers la lumière de la Japonaise Naomi Kawase, reçu sous applaudissements nourris du parterre. Cette cinéaste d’une grande sensibilité est une habituée de Cannes, qui a sélectionné sept de ses films. Elle avait récolté la Caméra d’or pour Suzaku en 1997, le Grand Prix du jury avec La forêt de Mogari dix ans plus tard. Son film précédent de 2015, plus commercial, Les délices de Tokyo, une histoire de cuisinière lépreuse, avait élargi son audience.

Cette fois, la Nippone revient à sa poésie teintée de mysticisme. Une délicatesse de dentellière posée sur la différence et la détresse, sur musique d’Ibrahim Maalouf qui atteint tous les raffinements.

Vers la lumière est une lettre d’amour au septième art, à travers un biais inusité : les films présentés aux aveugles par audiodescription. Entre un photographe qui perd la vue et une jeune femme qui écrit le texte d’un film pour les non-voyants, la romance ébauchée peut sembler convenue. Mais tout le doigté de Kawase consiste à émouvoir sans appuyer, et les deux êtres de solitude se rapprochent sur une trame habilement tissée.

La lumière dont elle joue admirablement, la mise en scène subtile, une caméra parfois subjective sur les dernières images entrevues par le photographe, comme les réactions du groupe de malvoyants aux commentaires du film, élèvent le mélodrame, avec travail exceptionnel sur son et musique. Le couple incarné par la fine Ayame Misaki et le rude Mastochi Nagase devient emblématique, sur rayons du couchant, des beaux lendemains possibles.

« J’aimerais léguer ce film à tous les amoureux du cinéma du monde, a lancé la cinéaste en conférence de presse. Nous allons disparaître de cette terre. Mais j’ai envie de croire que le cinéma restera pour l’éternité. »

Palme d’or ? Et pourquoi pas ? La seule femme à l’avoir remportée jusqu’ici est Jane Campion en 1993 avec La leçon de piano. La cinéaste néo-zélandaise était d’ailleurs ici le même jour pour présenter des épisodes de sa série Top of the Lake. Elle délaisse tranquillement le cinéma. Tout change ici.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.