Cannes: la tolérance selon le cinéaste André Téchiné

Lambert Wilson, Juliette Binoche, Céline Sallette, Pierre Deladonchamps, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Emmanuelle Béart, Élodie Bouchez et Grégoire Leprince-Ringuet accompagnent le cinéaste André Téchiné (4e à partir de la droite).
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Lambert Wilson, Juliette Binoche, Céline Sallette, Pierre Deladonchamps, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Emmanuelle Béart, Élodie Bouchez et Grégoire Leprince-Ringuet accompagnent le cinéaste André Téchiné (4e à partir de la droite).

On vous l’a dit : Cannes est un bunker, une bulle de rêve. Mais cette bulle observait une minute de silence mardi à 15 h par solidarité avec le peuple britannique atteint au coeur. Le feu d’artifice du soir a été annulé, en cette soirée anniversaire. La ville de Cannes a mis ses drapeaux en berne.

Dérisoires mesures, mais tout geste de soutien ne l’est-il pas aussi ? Quant aux dispositifs de sécurité, ils se déploient de plus belle sur la Croisette.

« Ce sont la culture, la jeunesse et l’esprit de fête qui ont une nouvelle fois été visés et frappés, énonçait le Festival par voie de communiqué. Comme ont été frappées la liberté, la générosité et la tolérance. Toutes choses auxquelles le Festival et tous ceux qui le rendent possible, les artistes, les professionnels et les spectateurs, sont profondément attachés. » Et c’est un peu l’âme qui se sentait aussi frappée de plein fouet.

Pendant que Manchester se noie dans un cauchemar, que la violence du groupe État islamique a frappé les enfants, que la réalité frappe aux portes de la fiction pour l’ensemencer, et vice-versa, reste que l’art doit vivre. Ne serait-ce que pour s’ériger en rempart contre cette violence qui entend détruire nos sociétés.

Un concert pop en rouge, des films en résidence surveillée. Il faut que le spectacle continue, ou du moins reprenne, comme après les attentats parisiens au Bataclan. Ça tient de l’acte de résistance.

Cinéaste de la tolérance

Avant le drame, elles étaient toutes là, sur tapis rouge, puis au théâtre Debussy : Catherine Deneuve et Juliette Binoche, Isabelle Huppert, Élodie Bouchez, Emmanuelle Béart, Sandrine Kiberlain. Avec Lambert Wilson en pendant masculin. Les muses d’André Téchiné venaient remercier le grand cinéaste français à qui Cannes rendait hommage. C’était un jubilé, 50 ans de création, avant la projection de son film Nos années folles.

Et nul mieux que le réalisateur des Roseaux sauvages et de Quand on a 17 ans ne se sera autant battu pour la différence, la fragilité humaine, l’homosexualité aussi, si présente dans ses films, toutes les formes de sexualité en fait, présentées frontalement. Si la tolérance porte un nom de cinéaste, c’est le sien.

Le cinéma français a une dette envers lui. Déjà avec Paulina s’en va,sorti en 1969, il offrait un portrait touchant de l’actrice Bulle Ogier. En regardant un montage des oeuvres du cinéaste de Rendez-vous et de Ma saison préférée, le septième art de l’Hexagone renaissait devant nos yeux, avec ses morts aussi, dont Patrick Dewaere et Philippe Noiret.

« Je voudrais rendre hommage à une actrice qui m’a accompagné sur sept films, a lancé Téchiné. Ça paraît énorme. Grâce à elle, c’est devenu très léger. Je dois dire en public à quel point mon talent est redevable de façon essentielle et vitale à Catherine Deneuve. »

Alors la grande dame du cinéma français a reçu les bravos de toute l’assemblée.

Claude Lelouch, l’ancien président du festival Gilles Jacob, Michel Hazanavicius, Nicole Garcia et plusieurs interprètes étaient de la grande soirée.

Une des forces de Cannes, c’est sa mémoire. André Téchiné a rappelé que c’est avec son film Rendez-vous que Juliette Binoche s’est révélée ici dans la lumière en 1985. « A star is born en chair et en os à Cannes. » Il avait reçu le prix de réalisation pour ce merveilleux film de jeunesse, d’art et d’amour, connut six fois les honneurs et les affres de la compétition.

« Je n’aime pas beaucoup regarder en arrière, précisait-il. Je préfère voir cette soirée comme un signe d’encouragement pour un cinéaste qui a encore quelques films devant lui. Malgré toutes mes expériences à Cannes, d’hostilité, d’engouement ou de division, je n’ai rien appris et me retrouve dans la même position d’attente devant le film que vous allez voir. » Il s’agit de son 22e.

Ni homme ni femme et bien au contraire

C’est un beau et troublant film d’époque que nous livre Téchiné avec Nos années folles. Il est basé sur une histoire vraie, qui avait de quoi fasciner ce cinéaste : l’histoire de Paul Grappe, déserteur de la Première Guerre mondiale (Pierre Deladonchamps) convaincu par sa femme aimante (Céline Sallette) de se travestir en femme pour échapper aux recherches. Il deviendra prostitué à voile et à vapeur dans le Paris de la noce, avant d’être amnistié. Le grand Michel Fau (maître de chant dans Marguerite de Giannoli) incarne avec son brio habituel le producteur d’un spectacle où Paul jouait son propre rôle.

Des tranchées aux nuits fauves du bois de Boulogne, de sa cachette dans la cave de sa belle-mère aux soirées chez un aristocrate épris de sa femme (Grégoire Leprince-Ringuet), son destin se dessine parmi tous les contrastes, sous la lumière et les ombres de la palette Téchiné. Le héros ne peut se résoudre à abandonner son personnage de Suzanne et sombre dans la névrose et l’alcool. Victime d’une guerre qui devient bientôt intérieure.

Cette figure de la marge que son épouse aime dans tous ses habits, sauf celui de mari violent, a fait l’objet également d’une bande dessinée de Chloé Truchaudet, Mauvais genre.

Nos années folles aurait pu sombrer de son côté dans la caricature. C’était compter sans la subtilité de Téchiné, qui traque l’intimité dans chacun des regards de Pierre Deladonchamps, et dans les élans d’amour de Céline Sallette, clou du film par son ouverture et son humanité. Sa figure paraît plus moderne que celle du monde d’aujourd’hui. On lui souhaite de faire des petits.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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