Festival de Cannes: la statue Godard égratignée

Le cinéaste français Michel Hazanavicius
Photo: Laurent Emmanuel Agence France-Presse Le cinéaste français Michel Hazanavicius

On ne s'ennuie pas à Cannes. Il arrive même qu’on rie de bon cœur. Entendue, cette réplique dans Le redoutable, du Français Michel Hazanavicius, sur la France de 1968 et Jean-Luc Godard : « Faut être fou pour vouloir aller à Cannes, cette année. Avec tout ce qui se passe ailleurs. »

On s’était passé la même réflexion entre collègues au début de la semaine, à la suite des déboires de Trump, du sacre de Macron en France, du pont Jacques-Cartier illuminé. — Cannes, vraiment ?Avant de se raviser :Mais, oui, Cannes, il n’y a pas mieux. Trump peut aller se rhabiller… — C’est qu’on se laisse emporter par la frénésie de cette ruche d’abeilles dans la capitale éphémère du cinéma.

Le livre d’Anne Wiazemsky, Un an après, abordant la fin de son mariage avec Jean-Luc Godard (de 20 ans son aîné), évoquait le tournage de La Chinoise, le tumulte de mai 68, la radicalisation de l’art godardien… mais n’était pas particulièrement comique. Par ailleurs, Godard ne s’y montrait odieux que par intermittence, avec des moments tendres. Son intelligence, son engagement, sa vision du cinéma, sa complexité demeuraient palpables.

Or, au grand dam des godardiens de stricte obédience — c’est ce qui fait la drôlerie du film —, Hazanavicius n’a conservé à l’adaptation que les passages où le cinéaste de Pierrot le fou est désagréable, ridicule, insultant, jaloux, teigneux, etc. Les lunettes de ce symbole de la Nouvelle Vague se font casser tout le temps par les policiers et les manifestants de mai 68. Un vrai running gag.

À la fin de la trentaine, il se sentait déjà vieillir aux côtés de sa jeune femme de 19 ans attisant sa jalousie, agressait tout le monde, quand les étudiants qui lançaient des pavés ne le traitaient pas de vieux con. Grosse déprime.

À l’écran, la trame devient très amusante. Sur une esthétique pop du plus bel effet, des couleurs, des jeux de caméra ludiques, des chansons joyeuses, accentuant la dérision du traitement, et les personnages sortis apparemment d’une bande dessinée.

Louis Garrel en Godard, enlaidi par une semi-calvitie, le zézaiement appuyé, la mine renfrognée, est parfait. Stacy Martin, dans la peau de sa femme, plus lisse. Mais le climat est tonique, loufoque, avec petit détour par le Festival de Cannes 68, dont Godard et ses amis bloquent l’édition, pour cause de révolution au pays.

Anne Wiazemsky refusait que son livre soit adapté, ne cédant qu’à la perspective d’une histoire devenue comédie : « J’aime bien l’idée que vous veniez d’une autre planète », dit-elle en accordant le feu vert au cinéaste.

Dimanche soir, elle montait les marches à Cannes pour la projection de gala avec l’équipe du film. « Michel Hazanavicius a réussi à faire d’une tragédie une comédie », avait-elle affirmé après une projection privée.

Quant à Godard, il a lu le scénario sans se manifester. « Pas de réponse, mais je n’en attendais pas non plus », disait le cinéaste, philosophe.

Deux visions de Godard et du cinéma

Rarement passe d’armes aura été plus amusante que celle qui opposait dimanche Michel Hazanavicius et son acteur Louis Garrel devant les journalistes. Le cinéaste populiste n’aimant que le Godard des premières années à la À bout de souffle et Pierrot le fou, refusant de s’incliner devant le monstre sacré.

L’acteur, dont le père cinéaste, Philippe Garrel, fut un soixante-huitard enflammé qui en tira plusieurs films, est un pur godardien, qui tenta de sauver le mythe de son personnage. Devant nous, Garrel multipliait les références culturelles, citant Brecht, Shakespeare, Ariane Mnouchkine.

Ces deux visions du monde s’étaient affrontées durant tout le tournage. « C’était comme demander à un catholique fervent de jouer Jésus, soupirait l’acteur. Depuis que j’ai 14 ans, je vois ses films, j’écoute les interviews de Jean-Luc Godard. » Il mit du temps à accepter le rôle. D’autant plus qu’il lui fallait sacrifier ses beaux cheveux.

Il y allait de professions de foi : « Godard est important. C’est comme le Talmud. C’est un agitateur. C’est colossal. Je pense que tout le monde aime le personnage de Jean-Luc Godard, Michel n’en est pas convaincu… »

« Attachons-nous aux gens qui s’en foutent de Godard, répondait Hazanavicius. Je veux faire des entrées. Le film n‘est pas une thèse sur lui. On n’est pas obligé de connaître le Talmud et Mnouchkine pour l’aimer. On peut avoir lu les bédés Placid et Muzo. »

Dès le départ, il trouvait Godard encombrant. « Il commençait à me fatiguer. Je n’ai pas hésité à le trahir. Louis faisait attention au mythe. Et je tournais surtout vers le clown. Godard est destructeur, avec lui-même d’abord. J’aimais ce procédé de détournement profanateur. Je suis plutôt agnostique. Godard est aussi une icône pop et un bonhomme. L’icône pop m’offrait une imagerie. Le bonhomme m’offrait des côtés humains. Mes recherches sur lui m’ont attendri face à son maoïsme, à son antisémitisme. J’ai découvert un artiste plus grand que je pensais. »

La production a sacrifié une partie du budget pour représenter mai 68 dans son amplitude. « Un peu d’effets spéciaux, mais beaucoup de figurants dans les rues de Paris où ça chauffait. Je voulais un premier degré solide, des images respectueuses. »

Mettre Godard face à ses contradictions plaisait au cinéaste :

« Il vient d’une grande famille bourgeoise, avec de vieux réflexes misogynes et une approche révolutionnaire des choses. De moins en moins sentimental dans ses films et de plus en plus dans sa vie. Godard n’a jamais essayé d’être sympathique. C’est de notoriété publique qu’il n’était pas un gentil monsieur. Mon film est un mélange d’irrévérence et d’hommage. Les mythes sont faits pour être cassés. Voilà ! »

La paternité mise à mal

Première constatation. Le débat autour des films Netflix s’essouffle ici. Chacun a dit ce qu’il avait à en dire. Et puis basta ! Dimanche était présenté le second rejeton de la grosse plateforme, sans que ça cause grands remous. Quelques sifflets à l’apparition du logo. À peine de question en conférence de presse. On passe à autre chose. Aucun des deux films ne mérite la palme d’or de toute façon. Ça fera une chicane de moins au sein du jury.

The Meyerowitz Stories, de Noah Baumbach, ne gagnera pas un prix d’innovation cinématographique. Mais son humour juif allenien, ses répliques brillantes, l’acuité de sa chronique de famille new-yorkaise nous ont divertis. Le personnage du patriarche, artiste oublié à la vanité inusable, père irresponsable joué par Dustin Hoffman, est une composition flamboyante. Ben Stiller est piquant en nouveau riche. Le reste de la distribution moins inspirée.

« J’ai fait ce film de façon indépendante et l’ai tourné en super 16. J’espère qu’il va passer en salles, précisait le cinéaste. Netflix a acquis des droits pour la postproduction. J’apprécie beaucoup. Merci ! »

Dustin Hoffman ne voulait guère du rôle du vieil homme, qui le faisait se sentir au bord de la tombe. « Je n’aime pas quand les gens disent qu’ils ont grandi avec moi. En fait, j’aurais préféré incarner un des fils. Depuis The Graduate, on ne m’avait pas demandé de lire tous les mots d’un dialogue. Noah est un grand artiste… très exigeant. On n’a pas dérogé du scénario d’un iota. »

Je m’appelle aussi Hoffman, je viens d’Argentine — s’est présenté à lui un journaliste.

Tournez-vous. Je veux voir votre nez… rétorqua le grand acteur, pince-sans-rire.

La Britannique Emma Thompson joue dans The Meyerowitz Stories son épouse alcoolique :

« N’étant pas Américaine moi-même, le scénario m’était un peu étranger. Mais j’ai vu que tous les personnages avaient honte : de n’avoir pas réussi, d’avoir gagné de l’argent, mon personnage, parce qu’il est alcoolique. Toute notre culture repose sur la notion de honte. L’humour du film n’est pas superficiel. Il est profond. Seul le rire permet d’approcher les choses sérieuses. »

Dans cette comédie, le père en fin de course, est entouré par ses enfants. La fille névrosée, le fils préféré qui s’est enrichi (Ben Stiller), le fils mal aimé, artiste raté (Adam Sandler) règlent plus ou moins bien leurs comptes avec l’égoïsme paternel et leurs rivalités. Les deux frères en viennent aux coups.

« Je ne fais pas la distinction entre drame et comédie, précise le cinéaste. Je cherche le sentiment. On a l’impression que les scènes sont drôles quand elles ne le sont pas. J’avais tourné une série de films à New York et cherchais ce regard neuf face à la ville. J’ai mis des chansons en “inside jokes” qu’on se chante en famille. Adam, il faut le faire chanter, le faire jouer au piano… »

Son but premier : mettre en scène la différence entre ce que nous sommes et ce que nous essayons d’être. « Je voulais montrer le fossé entre ces deux réalités, tout en abordant la question du succès qui est relatif. Nul ne le perçoit de la même façon. Ça dépend des valeurs transmises. Dans certaines familles, l’art prend toute sa place. Ailleurs, c’est l’argent. »

La vie est un grand malentendu : morale de l’histoire. Et à demain!

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