«La mort de Louis XIV» – Le roi Léaud

Dans «La mort de Louis XIV», le cinéaste Albert Serra laisse poindre un peu d’humour et de tendresse.
Photo: Axia Films Dans «La mort de Louis XIV», le cinéaste Albert Serra laisse poindre un peu d’humour et de tendresse.

Au retour d’une promenade dans les jardins de Versailles, Louis XIV (Jean-Pierre Léaud, impérial) ressent une douleur à la jambe. S’ensuit une lente agonie de trois semaines pour le souverain qu’Albert Serra relate en une somptueuse suite de tableaux rappelant les oeuvres de Rembrandt et de Vélasquez. Désirant être fidèle à la réalité, Serra, qui s’est aussi intéressé à la mort de Casanova dans Histoire de ma mort, s’est inspiré des mémoires de deux courtisans ayant assisté aux dernières heures du Roi-Soleil, Saint-Simon et le marquis de Dangeau.

La parole se fait rare dans la chambre du roi, presque autant que la musique, Serra lui préférant le chant des oiseaux, mais les propos qu’on y entend sur la médecine et sur la science sont révélateurs. On sent dans chaque cadrage, composé avec une minutie exemplaire, une volonté presque documentaire et infiniment respectueuse, malgré quelques détails sordides, d’illustrer une page d’histoire.

À 76 ans, atteint de la gangrène sénile, le plus grand roi de France n’a plus la force de se rendre à la messe ni au conseil des ministres. Alité, entouré de ses valets et de ses médecins, recevant de rares visites de Madame de Maintenon (Irène Silvagni, austère), celui qui aimait autrefois faire bombance n’a plus d’appétit. Chaque fois qu’il croque du bout des dents dans une biscotte, les dames de la cour, s’entassant dans le cadre de la porte, l’applaudissent comme s’il était un enfant. Homme de devoir, il reçoit son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, pour s’assurer qu’il fera un bon roi. Dans de rares moments, le cinéaste laisse poindre un peu d’humour et de tendresse.

La voix presque éteinte, le roi sait encore imposer son autorité sur tous. À voix basse, le premier valet Blouin (Marc Susini), le docteur Fagon (Patrick d’Assumçao), le père Le Tellier (Jacques Henric) et la cour rapprochée discutent de l’état du roi. Sachant que l’heure est grave, ils acceptent que le docteur Le Brun (Vicenç Altaio i Morral) lui administre un élixir dont ils doutent de l’efficacité.

En ayant choisi de reproduire ces propos entendus dans les appartements du roi, Serra semble vouloir souligner, à l’instar de Molière dans Le malade imaginaire, la vanité du corps des médecins et, surtout, leur incapacité à prendre une décision éclairée.

Tandis que le visage du grand Jean-Pierre Léaud se transforme peu à peu en masque mortuaire, qu’il fixe longuement la caméra en silence, on ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que le mythique acteur fait ses adieux au cinéma. Alors que les acteurs déclament leur texte de façon plus rigide que solennelle, Léaud s’avère le seul à être littéralement habité par son personnage.

Certes, l’atmosphère lugubre pourrait en rebuter plus d’un. Toutefois, l’éclatante beauté des éclairages à la chandelle, lesquels mettent richement en valeur le rouge des tentures et l’or des boiseries, donne à chaque scène l’agréable sensation de pénétrer dans une antichambre secrète du palais où seraient exposées des toiles encore jamais vues. D’un rythme contemplatif, cette oeuvre exigeant une certaine patience de la part des spectateurs offre un rendez-vous émouvant et intimiste avec la grande faucheuse devant laquelle monarques et vulgaires mortels sont tous égaux.

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La mort de Louis XIV

★★★★

Drame historique d’Albert Serra. Avec Jean-Pierre Léaud, Patrick d’Assumçao, Marc Susini, Irène Silvagni, Jacques Henric et Vicenç Altaio i Morral. France, Espagne, 2016, 116 minutes.