«Moi, Daniel Blake»: L’homme en colère

Malgré le fait qu’il soit tout aussi à bout de ressources qu’elle, Daniel prendra Katie, et ses deux enfants, sous son aile.
Photo: Métropole Films Malgré le fait qu’il soit tout aussi à bout de ressources qu’elle, Daniel prendra Katie, et ses deux enfants, sous son aile.

Daniel Blake a travaillé toute sa vie, fort. Ouvrier et désormais veuf, il mène, à 57 ans, une existence frugale dont il se contente de bon gré. Mais voilà qu’une crise cardiaque le terrasse sur le chantier. Au repos forcé, Daniel goûte la médecine amère de l’appareil gouvernemental qui, sur la base d’une erreur technique, lui refuse l’indemnité nécessaire à sa subsistance. Le chemin de croix — car c’en est un — de Daniel Blake constitue l’intrigue du nouveau film de Ken Loach, lauréat de la Palme d’or en 2016.

Cinéaste engagé s’il en est, Ken Loach se vide le coeur, les tripes et le reste dans Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake en V.O.). Cette approche « entière » du cinéaste britannique s’avère à la fois la principale force et la principale faiblesse d’un film tour à tour réfléchi et vociféré. Le but de Loach est clair : dénoncer les injustices engendrées par un système automatisé, formaté, déshumanisé, et au sein duquel même les personnes agissent comme des robots en se référant à telle consigne, à telle règle, alors que d’autres êtres humains se défont sous leurs yeux occupés à regarder à travers eux.

Ces scènes-là, au centre d’emploi ou au téléphone avec quelque fonctionnaire débitant une litanie de mots pensés et approuvés par d’autres, frappent l’imaginaire. Elles choquent, elles enragent, car on les sait collées à la réalité. Ken Loach les assemble en un crescendo d’absurdité, étalant à la vue de tous la bêtise bureaucratique érigée en diktat.

Un certain didactisme

Tôt dans le récit, un jeune voisin de Daniel émerge comme une figure de solidarité, valeur centrale défendue et célébrée par le film, qui met en outre l’accent sur la diversité culturelle sans appuyer la démonstration. Il en va autrement ailleurs.

En colère à raison et désireux, à raison là encore, d’éveiller les consciences et de les secouer et de les extraire à leur torpeur, Ken Loach en vient en effet à oublier le cinéma.

Parfois, par la bouche de ses personnages, on l’entend s’exprimer trop manifestement, lui, passant de l’information dans des dialogues en proie au didactisme. Le dessein est noble, on en convient, mais le procédé attire l’attention sur le discours au détriment de l’histoire.

En ces occasions, le film devient pamphlet.

Charge dévastatrice

Un bémol que rachète une émotion toujours vive, à fleur de peau, et qui émane en grande partie d’un autre personnage, tout aussi central.

Il s’agit de Katie, une jeune mère célibataire récemment « placée » par l’État dans un logement social du voisinage de Daniel. Malgré le fait qu’il soit tout aussi à bout de ressources qu’elle, Daniel prend Katie, et ses deux enfants, sous son aile. Membres de la grande famille des laissés-pour-compte, ils s’entraidant, se soutiennent.

Une visite dans un centre de dépannage alimentaire donne lieu à l’une des scènes les plus bouleversantes de mémoire récente. La détresse — la famine — de cette mère qui se prive pour que ses enfants aient un semblant d’alimentation…

On est dévasté comme on l’a rarement été au cinéma. Ken Loach accomplit cela. Il fait naître ce sentiment-là, instillant avec lui un désir, une nécessité désormais, de regarder les gens, et non plus à travers eux.

Moi, Daniel Blake (V.O. s.-t.f. de I, Daniel Blake)

★★★ 1/2

Grande-Bretagne, 2016, 100 minutes. Drame social de Ken Loach. Avec Dave Johns, Hayley Squires, Dylan McKiernan, Briana Shann.