Fini le temple sacré, place au carrefour animé

Le directeur général de la Cinémathèque québécoise, Marcel Jean, doit sans cesse lutter contre une image vieillie de l’institution.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le directeur général de la Cinémathèque québécoise, Marcel Jean, doit sans cesse lutter contre une image vieillie de l’institution.

Les cinémathèques sont la mémoire du septième art, et leur histoire se confond avec celle de leur pays. À l’heure des mutations qui touchent l’industrie du cinéma, comment ces institutions tirent-elles leur épingle du jeu ? Après un périple européen où Le Devoir a visité les coulisses du British Film Institute à Londres, de la Cinemateca Portuguesa à Lisbonne, et de la Filmoteca de Catalunya à Barcelone, dernier arrêt sur image à la Cinémathèque québécoise.

Depuis sa fondation le 18 avril 1963, la Cinémathèque québécoise (CQ) a connu une succession de moments plus ou moins euphoriques. Car de crises financières en menaces de fermeture, l’institution du boulevard De Maisonneuve doit assumer une part de fragilité inscrite dans son ADN, en phase avec le cinéma québécois et tout le matériel délicat dont elle doit prendre un soin méticuleux.

À cela s’ajoutent quelques étiquettes tenaces qui ne servent pas toujours ce haut lieu où sont conservés plus de 40 000 films et vidéos de tous les horizons, ainsi que 30 000 émissions de télévision, sans compter les livres, affiches, magazines, scénarios, photographies, etc. Marcel Jean, directeur général en poste depuis avril 2015, les connaît toutes, lui qui fréquente l’endroit depuis quelques décennies. Pour l’ancien critique de cinéma du Devoir qui fut tour à tour — et souvent en même temps ! — professeur, producteur, réalisateur, et éditeur, l’heure n’est plus à la sacralisation excessive du septième art.

« Les cinémathèques ont été créées pour assurer la reconnaissance du cinéma comme art, souligne celui qui fut aussi conservateur du cinéma d’animation à la CQ de 1996 à 1998. La ritualisation de la projection a suscité des métaphores religieuses comme celles du temple et de la cathédrale. Elles sont restées… et ont donné au lieu un aspect salon funéraire, là où l’on va rendre un dernier hommage au disparu. C’est une image nuisible : il faut constamment lutter contre ça. » Pour la CQ, la bataille s’est avérée encore plus difficile alors que les agrandissements majeurs effectués en 1997 ont injecté à l’endroit une touche austère et élitiste. « Des gens qui rentrent ici pour la première fois me demandent encore s’il est possible de visionner des films », se désole Marcel Jean.

Autour du film, un événement

Tout comme Esteve Riambau de la Filmoteca de Catalunya, il s’est lui aussi engagé dans « la guerre contre les cheveux blancs », prenant acte de la nouvelle cinéphilie, friande de cinéma de genre, sachant aussi qu’il ne faut pas seulement programmer des films, mais créer des événements. Une approche qui commence à porter ses fruits, avec un rajeunissement perceptible de la clientèle, attirée par les grands classiques et les oeuvres de cinéastes renommés (« Les films de Stanley Kubrick attirent beaucoup les jeunes »).

Cette tendance à l’événementiel, Viva Paci la constate aussi. Professeure de théorie du cinéma à l’École des médias de l’UQAM, autrefois une habituée de la Cineteca di Bologna en Italie avant son arrivée à Montréal en 1999, elle n’hésite pas à dire que, jusqu’au début des années 2000, les cinémathèques étaient surtout des repaires de « happy few, avec de moins en moins d’étudiants en cinéma ». La CQ devait prendre ce virage, car « c’est une nouvelle mouvance de la muséologie contemporaine », heureuse « de voir converger de nouveaux badauds dans ce lieu de plus en plus convivial ». Elle considère aussi d’un bon oeil l’arrivée de la programmation art et essai, fenêtre sur le documentaire québécois et le cinéma d’auteur international rendu nécessaire après la fermeture d’Excentris en novembre 2015. « Une corde de plus à leur arc », se réjouit Viva Paci.

La conservation au temps du numérique

À ces défis de programmation et de convivialité (dernier effort en date : la billetterie en ligne) s’en ajoutent d’autres, plus périlleux, souvent inconnus du grand public. Celui de la conservation des oeuvres sur support numérique cause de sérieux maux de tête à Marcel Jean et à tous ceux rencontrés au fil de ce périple. Là encore, certains préjugés sont tenaces. « Plusieurs aimeraient entendre que le support numérique est plus facile à conserver et coûte moins cher : ce n’est pas vrai », déplore le directeur de la CQ. Même constat pour Viva Paci, pour qui cette conservation nécessite plus de surveillance, plus de migrations d’une technologie à l’autre, et un personnel formé en conséquence.

Cet entreposage sophistiqué, situé à Boucherville, donne à la pellicule nitrate et cellulosique des parfums de nostalgie. « Un film 35 mm, ça reste encore une technologie extrêmement simple, et un bon moyen de préservation », selon Marcel Jean, même s’il faut prendre acte de l’évolution fulgurante du cinéma. Devant tous ces défis en apparence impossibles, Viva Paci aime citer Raymond Borde, essayiste, critique et cofondateur de la Cinémathèque de Toulouse : « [Les cinémathèques] ont une activité militante et pathétique. Elles interviennent dans la grande dérive de la pellicule, en dressant le barrage de la dernière chance. » Et la professeure d’ajouter : « Ce sont des lieux essentiels de mémoire, et il n’y a aucune raison pour qu’ils disparaissent ! » Elle n’aurait pu trouver meilleur mot de la fin.