«Baccalauréat»: Examen de conscience

Aucun personnage ne sort totalement indemne de «Baccalauréat», spectacle exécuté avec une foudroyante précision.
Photo: AZ films Aucun personnage ne sort totalement indemne de «Baccalauréat», spectacle exécuté avec une foudroyante précision.

Depuis Occident (2002), son premier long métrage, Cristian Mungiu n’a perdu qu’une seule chose : son sens de l’humour. Quant au reste, le cinéaste roumain fait preuve d’une maîtrise exemplaire pour établir des diagnostics impitoyables de la décrépitude morale de son pays, s’inspirant de réalités sordides (les avortements clandestins) ou de faits divers troublants (un exorcisme funeste) qu’il transforme en grands moments de cinéma (4 mois, 3 semaines et 2 jours, Au-delà des collines).

Il obtient beaucoup plus que la note de passage avec Baccalauréat, un autre constat à la fois subtil et virulent d’une société dont le délabrement ne se reflète pas seulement sur les façades des édifices de cette ville de province qui suinte l’ennui. Au milieu de ce sinistre environnement, Romeo (Adrian Titieni, présent d’un bout à l’autre, avec la même dévotion), un médecin respecté, rêve de voir sa fille Eliza (Maria-Victoria Dragus) obtenir une bourse pour étudier dans une prestigieuse université britannique, espérant aussi s’éloigner d’une épouse neurasthénique. Ses ambitions pour sa progéniture volent en éclats lorsqu’Eliza est agressée sur le chemin de l’école, fragilisant sa confiance d’étudiante modèle.

Recours à la magouille

Cet incident malheureux égratigne le vernis moral de Romeo, se voyant contraint à la magouille, une posture qu’il considérait jusque-là comme indigne de lui. Ce qui ne signifie pas qu’il n’a rien à cacher, comme à peu près tous les personnages qui gravitent autour de lui, eux qui trichent sans vergogne ou taisent sciemment la vérité. Ce climat délétère se reflète aussi dans une suite d’incidents jamais vraiment éclaircis ; qui a fracassé la fenêtre de son salon et le pare-brise de sa voiture ? Tout cela distille une menace sourde et sournoise, donnant à Baccalauréat des allures de thriller psychologique, bien que les ambitions de Cristian Mungiu soient ailleurs.

Livré dans un style dépouillé, légèrement moins glauque que celui de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, le récit ne s’étend que sur quelques jours (propice au sentiment d’urgence) et avec une enfilade d’incidents banals (chicanes d’enfants, rencontres impromptues, échanges d’enveloppes…) pour mieux illustrer une gangrène qui semblait souterraine. Personne n’en sort totalement indemne dans ce spectacle exécuté avec une foudroyante précision, donnant une illusion de réalisme. Mungiu la fabrique sans fioriture, avec une caméra à l’épaule souvent fouineuse et agitée, et quelques morceaux musicaux signés Vivaldi et Purcell, surgissant uniquement de la radio, signe distinctif de la classe sociale à laquelle le médecin appartient.

De Baccalauréat comme de tous les autres films de Cristian Mungiu émane un désenchantement qui témoigne avec cruauté des espoirs déçus d’une société encore hantée par son passé communiste, elle qui cherchait son salut à l’Ouest. On aurait toutefois tort de ne pas se sentir concerné tant ce film admirable, énigmatique et déroutant décrit aussi nos lâchetés et nos trahisons dans des sociétés que Romeo qualifie naïvement de « civilisées ». Si seulement il s’était branché sur la commission Charbonneau…

Baccalauréat (V.F. de Graduation)

★★★★ 1/2

Roumanie-France-Belgique, 2016, 127 minutes. Drame de Cristian Mungiu. Avec Adrian Titieni, Maria-Victoria Dragus, Lia Bugnar, Malina Manovici.