La Cinemateca Portuguesa, mémoire de la ville blanche

Les archives sont situées au centre de conservation Archive nationale des images en mouvement (ANIM), un lieu de villégiature dans la campagne portugaise, inauguré en 1996.
Photo: Luis Pavão Les archives sont situées au centre de conservation Archive nationale des images en mouvement (ANIM), un lieu de villégiature dans la campagne portugaise, inauguré en 1996.

Les cinémathèques sont la mémoire du septième art, et leur histoire se confond avec celle de leur pays. À l’heure des mutations qui touchent l’industrie du cinéma, comment tirent-elles leur épingle du jeu? Dans le cadre d’un périple européen, et avant d’atterrir à la Cinémathèque québécoise, Le Devoir a visité les coulisses de trois institutions qui partagent des objectifs communs, mais évoluent dans des contextes différents. Deuxième arrêt sur image : la Cinemateca Portuguesa, petit joyau au coeur de Lisbonne. 

Lorsqu’il est question de la Cinemateca Portuguesa, le cinéaste et professeur portugais Pedro Sena Nunes manie une poésie qui témoigne de son amour pour cette institution. Selon ce cinéphile vorace, il s’agit d’un « phare au milieu de ce monde d’ombres », d’« un archipel où chaque île mérite d’être explorée par [ses] étudiants ». 

Le lieu suscite de telles métaphores; un magnifique palace du XIXe siècle situé à quelques pas de l’Avenue de la Libération, l’équivalent lisboète des Champs-Élysées, camouflant derrière sa façade les bureaux de l’organisme, deux salles de cinéma, une boutique et un restaurant. C’est là qu’on croise José Manuel Costa, le directeur de cette institution créée au début des années 1950 par Manuel Félix Ribeiro (une salle porte son nom), et dont l’existence se confond avec celle de cet endroit inauguré en 1980 et dont il accompagne le développement depuis près de 40 ans, portant aussi les souffrances d’un pays à l’économie chancelante. 

Après de sérieuses menaces de fermeture en 2012, le danger semble aujourd’hui écarté, mais le problème demeure entier, « et il dépasse la Cinémathèque », souligne le directeur. « En fait, toutes les institutions culturelles du pays sont remises en question : le Portugal a moins de ressources financières, le mécénat privé n’existe pas, et un nouveau consensus social commence à émerger, soit le refus que l’État consacre des sommes importantes à la culture. » 

Articuler le passé au présent

La Cinemateca Portuguesa ne possède pas des collections de l’ampleur du British Film Institute ou de la Cinémathèque française, mais ses archives témoignent de la richesse du cinéma portugais (« Ça serait un peu étrange de parler d’industrie… »), et pas seulement celui de Manoel de Oliveira, figure emblématique de renommée internationale (Le soulier de satin, Val Abraham, Je rentre à la maison). Ces trésors sont situés au centre de conservation Archive nationale des images en mouvement (ANIM), un magnifique lieu de villégiature dans la campagne portugaise, inauguré en 1996, là où la pellicule nitrate, volatile et inflammable, loge en retrait dans un bunker d’une blancheur immaculée.  

Au moment de notre passage l’hiver dernier, José Manuel Costa craignait déjà le retour de l’été… et ses périodes de sécheresse. Car les incendies de forêt sont de plus en plus fréquents au Portugal, autre effet des changements climatiques, menaçant l’intégrité des collections; là encore, le financement fait défaut pour rendre les installations plus sécuritaires. Or, cela ne freine pas l’enthousiasme du directeur à l’égard de la pellicule, car c’est en partie la mission de son institution « de présenter des films sur leur support original ». 

Il reconnaît que cette position ne fait pas l’unanimité parmi ses collègues étrangers, soulignant ne pas être contre la numérisation, « surtout pour favoriser l’accessibilité ». Le numérique, ce n’est pas qu’une nouvelle technologie, « c’est un changement radical, aussi important, sinon plus, que le passage du muet au parlant ». Pour le spectateur face au 16 ou 35 mm, « la nature de la perception est différente, enchaîne José Manuel Costa, et c’est notre rôle de la faire comprendre ». Sa prise de position n’a rien d’une « attitude nostalgique », défendant farouchement l’idée du musée du cinéma comme espace « d’articulation entre le passé et le présent, la mémoire et la création ». 

Quelques défis 

Notre présent vibre toutefois à l’heure des rapides bouleversements technologiques et de la tyrannie des réseaux sociaux, forçant les cinémathèques à s’adapter, voire à se réinventer. Pedro Sena Nunes se fait toutefois un point d’honneur d’emmener ses étudiants à la Cinémathèque, pour leur faire découvrir « la puissance de l’expérience du septième art dans une salle de cinéma », admettant toutefois que l’institution aurait tout intérêt à prendre avec vigueur le virage 2.0, et à procéder à une plus importante décentralisation de ses activités. « Le grand public, surtout celui qui vit à l’extérieur de Lisbonne, ignore souvent où elle est située, et parfois même son existence. » 

Avec les ressources limitées qui sont les siennes, la Cinemateca Portuguesa tente de tirer son épingle du jeu, sans pour autant dénaturer sa mission. Et pour y parvenir, José Manuel Costa implore la collaboration des producteurs et des distributeurs, comme il le fait d’ailleurs depuis longtemps. « Les musées d’art sont les propriétaires de leurs oeuvres, pas les cinémathèques. Tout ce que l’on fait dépend d’un accord avec un ayant droit : on conserve, mais on n’a pas toujours le contrôle sur la diffusion. C’est un problème qui existe depuis la création des premières cinémathèques dans les années 1930 : elles n’avaient aucun droit pour sauver des films, devenant un contre-pouvoir. Or, sans elles, pas d’histoire du cinéma à raconter. »