Nacho Vigalondo, le bon petit diable

«Colossal» s’avère l’une des meilleures surprises cinématographiques des derniers mois, et surtout l’une des plus originales.
Photo: Métropole Films «Colossal» s’avère l’une des meilleures surprises cinématographiques des derniers mois, et surtout l’une des plus originales.

On connaît tous l’expression « démons intérieurs », ces tourments que l’on combat afin de ne pas être dévoré par eux. Mais qu’adviendrait-il si cette image passait du « figuré » au « propre » ? Autrement dit, si les démons intérieurs d’une personne s’incarnaient dans la réalité ? Cela donnerait quelque chose comme Colossal, le film de Nacho Vigalondo, une comédie dramatique de science-fiction, entre autres croisements. On discute de cet objet merveilleusement singulier avec son créateur.

« J’ai eu ce flash il y a longtemps de deux hommes qui se battaient, pendant qu’au même moment, deux monstres apparaissaient à l’autre bout du monde », se souvient le réalisateur espagnol, dont plusieurs des courts et longs métrages précédents (Timecrimes, Extraterrestrial) amenaient déjà le fantastique dans le quotidien. « L’idée me plaisait, mais je trouvais en même temps banale l’image des deux hommes qui se bagarrent. Puis un jour, le personnage de Gloria s’est imposé, et j’ai su que je tenais mon histoire. »

Gloria est une New-Yorkaise qui, malgré ses 32 ans, ne sait toujours pas ce qu’elle veut faire quand elle sera grande. En fiesta perpétuelle, elle collectionne les lendemains de veille douloureux. Larguée par son fiancé et sans le sou, elle retourne dans le bled de son enfance où elle renoue avec Oscar, un ami d’enfance qui l’embauche dans son bar. Sur place, elle se lie d’amitié avec deux « réguliers », Joel et Garth.

J’avais ce désir de montrer cette parcelle de monstruosité qu’on a tous en soi, de la montrer physiquement

 

Hantée par d’étranges souvenirs, Gloria revient constamment dans un parc qu’elle fréquentait naguère… Pendant ce temps, à Séoul, un monstre géant terrorise la population avec ses apparitions inopinées dans un secteur précis de la ville. Médusée, Gloria réalise que c’est elle, lorsqu’elle visite le parc, qui provoque lesdites apparitions, la créature reproduisant tous ses mouvements. Prémisse abracadabrante ? Assurément. Et pourtant, ça fonctionne.

Ruptures de ton

 

Colossal s’avère l’une des meilleures surprises cinématographiques des derniers mois, et surtout l’une des plus originales. Doit-on s’étonner qu’aucune major américaine ne se soit mouillée ? On imagine volontiers les cadres des grands studios jeter un coup d’oeil au synopsis, écarquiller les yeux, puis dire « non merci » les uns après les autres. Ainsi, bien que l’action se déroule aux États-Unis (et en Corée du Sud), le film est-il une coproduction entre l’Espagne et le Canada. Et avec 15 millions de budget, on est loin d’une superproduction Marvel.

Photo: Abraham Caro Marin Associated Press Nacho Vigalondo

« J’ai toujours voulu réaliser un film de monstre géant dans la tradition de Godzilla. Mais j’avais aussi ce désir de montrer cette parcelle de monstruosité qu’on a tous en soi, de la montrer physiquement. Tout ça raconté d’une manière intime, minimaliste — parce que le contraste est intéressant, et aussi parce que ça permet d’économiser de l’argent », concède Nacho Vigalondo en riant, lui qui, heureusement, ne manque ni d’imagination ni de savoir-faire.

Loin d’être un délire psychotronique, son film négocie avec adresse chacune de ses ruptures de ton, de l’humour à la fantaisie en passant par le drame.

Sus aux conventions

 

En effet, en fuyant dans l’alcool, Gloria ne cherche qu’à engourdir un problème d’estime de soi aux ramifications anciennes. Il y a, dans Colossal, deux types de violence : la violence inoffensive inhérente aux « films de bibittes » et la violence psychologique puis physique que subit Gloria, pernicieuse celle-là.

« Dès lors que la protagoniste principale est devenue une femme, ç’a complètement changé la teneur du récit. Deux hommes qui se tapent dessus, c’est une chose. Un homme et une femme ? Ça devient dérangeant, à juste titre. Et ça amène le film dans des zones psychologiques plus sombres. »

Une protagoniste, donc, et un antagoniste, ce dernier révélé environ au mitan du film qui, là encore, fait fi des conventions. « Traditionnellement, soit on dévoile l’identité du méchant d’entrée de jeu, soit on garde la révélation pour le troisième acte. »

L’approche de Nacho Vigalondo n’est en l’occurrence pas une coquetterie narrative : elle sert le récit. On prend le temps d’observer Gloria dans son quotidien insouciant pour se rendre graduellement compte que quelque chose cloche derrière son apparente désinvolture d’alcoolique fonctionnelle. De là, on la voit tisser certains liens qui, contrairement à ce qu’on aura d’abord cru, s’avèrent néfastes.

Riche portrait

 

On comprend à cet égard Anne Hathaway d’avoir pris les devants en manifestant son intérêt alors que Nacho Vigalondo était convaincu qu’aucune star hollywoodienne ne daignerait s’aventurer dans un projet aussi insolite. La vedette du Diable s’habille en Prada, « oscarisée » pour Les misérables, a su voir que cette production indépendante déjantée, ludique et très deuxième degré propose d’abord et avant tout un riche portrait de femme.

Une femme qui, pour demeurer dans le thème, a trouvé malgré elle un moyen inusité mais efficace de « faire sortir » le proverbial « méchant ». Parce qu’à trop le refouler, on crée des monstres.

Colossal prend l’affiche le 21 avril.