«Voir du pays»: les marques du combat

Le film de Delphine et Muriel Coulin déploie lentement mais sûrement une charge émotionnelle considérable.
Photo: Axia Films Le film de Delphine et Muriel Coulin déploie lentement mais sûrement une charge émotionnelle considérable.

Les films de guerre qui abordent l’enjeu du choc post-traumatique ne sont pas encore légion, contrairement à ceux qui se concentrent sur le champ de bataille. Voir du pays, de Delphine et Muriel Coulin, explore ce mal invisible qui afflige trop de militaires, dont les deux héroïnes du film.

Elles se prénomment Marine et Aurore et elles reviennent d’Afghanistan. Avec leur unité, elles profitent d’un répit de trois jours dans une station balnéaire de Chypre. Quoique « répit » ne soit peut-être pas le terme approprié. En effet, l’armée parle plutôt d’une période de « décompression » au cours de laquelle les soldats doivent assister à des séances de thérapie de groupe servant à détecter la présence de possibles traumatismes et, le cas échéant, à en déterminer l’ampleur.

Si Marine prend part à l’exercice sans protester, Aurore, elle, se montre d’emblée récalcitrante. De toute évidence, quelque chose la tenaille. Quelque chose qu’elle essaie désespérément de garder sous clé dans sa tête.


Aller voir Voir du pays ou non? La réponse de François Lévesque.

 


Tant la prémisse que le double point de vue féminin participent à la force tranquille de Voir du pays, un film qui déploie lentement mais sûrement une charge émotionnelle considérable. Le rythme, lent à dessein, distille un suspense sourd alors qu’approche l’inévitable : ce moment où Aurore devra se raconter. Ce qui survient, mais pas de la manière attendue.

Primé à Cannes dans la section Un certain regard, le scénario ménage de fait d’habiles développements, quoique l’inclusion au troisième acte d’un autre sujet brûlant — qu’on taira ici — apparaisse malencontreusement plaquée.

À travers leurs yeux

Les cinéastes filment avec une économie judicieuse, conscientes de l’expressivité d’images qui se passent de fioritures techniques. Elles instaurent en outre une proximité remarquable avec leurs protagonistes, permettant ainsi au spectateur de percevoir le monde extérieur de la même manière que Marine et Aurore le voient et le ressentent. Un monde familier et pourtant étranger, séduisant et pourtant angoissant.

Tout autour d’elles dans ce décor idyllique de bord de mer, des touristes insouciants font la fête, leur peau dénudée et bronzée n’affichant pas la moindre cicatrice. Un contraste saisissant avec celle des deux jeunes femmes qui portent, à l’instar de leurs esprits, les marques du combat.

Scrutées en gros plans, Ariane Labed et Soko laissent poindre une foule de nuances subtiles derrière les visages fermés de Marine et Aurore : l’ensemble de la distribution livre une interprétation uniformément juste, mais ce sont les deux comédiennes principales qui portent le film.

Exigeant une certaine patience, certes, Voir du pays récompense celle-ci en livrant un récit pertinent, et surtout prenant.

Voir du pays

★★★ 1/2

France, 2016, 102 minutes. Drame de Delphine et Muriel Coulin. Avec Soko, Ariane Labed, Ginger Romàn, Karim Leklou, Jérémie Laheurte.