Filmer, et sauvegarder, à l’anglaise

Le directeur de la production du British Film Institute, Scott Starck, dans les archives du BFI. L’institut est considéré comme un empire parmi les empires avec son imposante collection d’environ 60 000 œuvres de fiction et de 750 000 émissions de télévision.
Photo: British Film Institute Le directeur de la production du British Film Institute, Scott Starck, dans les archives du BFI. L’institut est considéré comme un empire parmi les empires avec son imposante collection d’environ 60 000 œuvres de fiction et de 750 000 émissions de télévision.

Les cinémathèques sont la mémoire du septième art, et leur histoire se confond avec celle de leur pays. À l’heure des mutations qui affectent l’industrie du cinéma, comment tirent-elles leur épingle du jeu ? Dans le cadre d’un périple européen, et avant d’atterrir à la Cinémathèque québécoise, Le Devoir a visité les coulisses de trois institutions qui partagent des objectifs communs, mais évoluent dans des contextes différents. Premier arrêt sur image : le British Film Institute, vaisseau amiral du cinéma britannique.

Le siège social du British Film Institute (BFI) est situé au coeur de l’agitation londonienne, près du British Museum, mais à l’écart des rues les plus effervescentes, celles des restaurants branchés et des galeries d’art huppées. Au-dessus de la porte d’entrée, la mention « Film Forever », une profession de foi pour la suite d’une mission essentielle, soit la préservation du patrimoine cinématographique, et sa mise en valeur.

Le cinéaste Alan Parker (Pink Floyd – The Wall, Evita), autrefois président du conseil d’administration du BFI, disait de l’industrie cinématographique britannique : « Quand elle fait un signe de la main, on ne sait jamais si c’est pour dire bonjour ou parce qu’elle se noie… ». Ces clichés, plusieurs les ont entendus, dont Bryony Dixon, conservatrice du cinéma muet, lasse de la mauvaise réputation « ou de la totale méconnaissance » des films britanniques d’avant le parlant — et d’après ! Ses efforts de préservation l’ont poussée, avec des amis musiciens, à créer un festival du film muet pour montrer la diversité des genres et des styles, s’attaquant aussi à l’incontournable Alfred Hitchcock.

Les neuf films muets issus de sa période anglaise, considérée mineure face à l’époque hollywoodienne (Vertigo, North by Northwest, Psycho), seront tous restaurés. « Le travail d’une vie, et celui d’un détective », souligne Bryony Dixon, ainsi qu’une belle carte de visite à l’échelle internationale pour briser les préjugés sur le cinéma anglais. « Quand 8000 personnes voient The Pleasure Garden [1925], le premier film d’Hitchcock, sur la plage de Copacabana à Rio de Janeiro accompagné d’un orchestre symphonique, ça change les perceptions », affirme Robin Baker, conservateur en chef des archives. D’autres manifestations aussi spectaculaires ont été organisées en Chine et en Russie, preuve de l’ambition du BFI de rayonner au-delà des frontières anglaises.

Photo: British Film Institute Le spécialiste de la conservation au BFI, Angelo Lucatello, inspecte une pellicule de film.

Un empire parmi les empires

Organisation tentaculaire soutenue à la fois par l’État et un large éventail de partenaires privés, le BFI apparaît comme un empire parmi les empires. Cela tient à ses imposantes collections (60 000 oeuvres de fiction, 750 000 émissions de télévision), à la multiplicité de ses vitrines (le BFI Southbank, un complexe de quatre salles incluant un centre de documentation et un restaurant ; le BFI IMAX, le plus grand du Royaume-Uni), à la diversité de ses activités (le financement de la production cinématographique via la loterie nationale ; la diffusion de ses trésors et du cinéma d’art et d’essai partout sur le territoire) et à son apport à la cinéphilie (éditeur de livres, de DVD, et du respecté magazine Sight and Sound). C’est tout ? Le London Film Festival et le London LGBT Film Festival figurent parmi les nombreuses manifestations organisées par le BFI, sans compter sa forte présence sur Internet.

Prenant acte des nouvelles façons de découvrir le septième art, et d’une migration importante des publics, les dirigeants de cette institution ont fait de la numérisation leur nouveau mantra. Robin Baker, diplômé en archéologie (« Ça démontre mon intérêt pour la réinterprétation du passé ! »), croit que la pertinence du BFI repose aussi sur son accessibilité virtuelle. « Nous ne faisons pas une numérisation massive de nos archives : il faut élaborer des stratégies pour que non seulement le contenu soit disponible, mais qu’il le soit de manière efficace et cohérente pour raconter l’histoire de nos collections. »

Ce parti pris passe par la vidéo sur demande, une chaîne YouTube et une série d’initiatives originales, dont Britain on Film. Celle-ci permet à tous les citoyens britanniques de cliquer sur une carte du pays et de visionner des films datant parfois d’un siècle tournés dans leur ville, leur quartier, leur village, voire leur rue. « Ces images ne possèdent pas toutes une grande valeur artistique, admet Robin Baker. Elles ont pourtant leur pertinence, et les dix millions d’utilisateurs de Britain on Film en 2016 le démontrent. »

Photo: British Film Institute Un spécialiste de la conservation au BFI examine et rafistole le segment altéré d'une pellicule de film.

Le fantôme de Thatcher

Or, son mandat de service public combiné à sa soif de fonds privés font parfois de BFI une institution schizophrénique, dont l’immense cinéma IMAX fait figure de symbole. « Les profits qu’il génère nous permettent de faire des choses sans compromis », se défend Robin Baker. « C’est probablement nécessaire », concède Gareth Evans, conservateur cinéma à la Whitechapel Gallery, très présent sur la scène culturelle londonienne, ayant par le passé collaboré comme programmateur au London Film Festival et à titre de critique à Sight and Sound.

Il ne voit pas l’évolution du BFI d’un bon oeil. Selon lui, celui-ci est victime de « pressions culturelles et de coupes financières qu’on voit partout au pays dans le domaine des arts ». Comme si le fantôme de Margaret Thatcher planait toujours, l’obsession de la rentabilité contamine autant, selon lui, les films financièrement soutenus par l’institut (« La grande époque de Peter Greenaway et Terence Davies est terminée. »), ses politiques de diffusion (« Un DVD d’un Pasolini, est-ce nécessaire ? ») et le mal-aimé BFI Southbank, autre exemple brutal de l’architecture brutaliste.

En offrant ses écrans à des primeurs signées par des cinéastes établis (lors de notre passage, Silence, de Martin Scorsese, était à l’affiche) ou à des rediffusions d’opéras ou de pièces de théâtre, le BFI engrange les profits, mais pervertit sa mission, selon Gareth Evans. « Dans une perspective britannique, il y a un véritable manque de culture cinématographique, déplore cette voix dissidente. Ce n’est pas seulement la tâche du BFI, mais il ne crée pas les conditions favorables à son épanouissement. Et comme il n’y a pas d’autre institution de cette stature pour le faire… »