Dans la noirceur d’un secret de famille

Alexis Durand-Brault (à droite) a offert à Gabriel Sabourin (à gauche) le rôle du narrateur dans «C’est le cœur qui meurt en dernier».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alexis Durand-Brault (à droite) a offert à Gabriel Sabourin (à gauche) le rôle du narrateur dans «C’est le cœur qui meurt en dernier».

Devant comme derrière la caméra, on retrouve dans C’est le coeur qui meurt en dernier une partie de la famille de la touchante télésérie Au secours de Béatrice. « C’est du monde que j’aime… », confie le réalisateur Alexis Durand-Brault. « On n’a pas à faire connaissance, on est déjà dans le travail, dans le sujet », renchérit Gabriel Sabourin, qui tient le rôle principal dans ce film inspiré du récit de Robert Lalonde dont il signe aussi le scénario. Tous deux assurent que ces retrouvailles n’étaient pas à l’agenda de la série mettant en vedette Sophie Lorain. En fait, c’est petit à petit que tout s’est mis en place.

C’est en découvrant la vulnérabilité de Robert Lalonde lors d’un passage à Tout le monde en parle qu’Alexis Durand Brault a eu l’idée de transposer à l’écran C’est le coeur qui meurt en dernier, dans lequel l’acteur-romancier, qui y va d’une courte apparition dans le film, traite de la relation qu’il a eue avec sa mère. « C’est peut-être qu’aujourd’hui, je suis à l’âge où j’accepte mes parents tels qu’ils sont et non comment j’aurais aimé qu’ils soient que j’ai voulu tourner ce film », explique le réalisateur.

Bouleversé par une scène au début du livre où la mère, prenant son fils pour son mari, lui avoue quelque chose d’inavouable, Alexis Durand-Brault a suggéré à Gabriel Sabourin de le lire. De son propre aveu, celui à qui l’on doit le scénario de Miraculum de Podz s’est senti quelque peu dépassé par la matière riche et dense du récit de Lalonde. Puis le déclic s’est fait.

« Ce lien entre la mère et ses enfants, c’est tellement universel que je me disais que j’allais pouvoir connecter, c’est comme un hommage à la femme la plus importante de nos vies, notre premier amour. Enfant, j’angoissais à l’idée de devoir trouver une autre femme à marier que ma mère ; c’est ce regard-là que je voulais projeter sur le personnage de la mère. Ce qui me touchait beaucoup, c’est que la mère est une analphabète fonctionnelle qui ne peut pas lire les oeuvres de son fils. On oublie à quel point ne pas savoir lire pouvait priver quelqu’un de liberté. »

Comme acteur, il a l’habitude d’entrer dans l’univers d’autres personnes. « Et là, je m’inspirais de la langue de Robert et c’est comme si j’improvisais à partir de ses thèmes, de ses paramètres. C’était très agréable parce qu’en fait, j’avais l’impression d’écrire avec Robert », dévoile Gabriel Sabourin, qui s’est également inspiré de la réalité de Robert Lalonde pour le scénario.

Maman très chère

De fil en aiguille, Alexis Durand-Brault a alors offert à l’acteur le rôle du narrateur. Si l’acteur a accepté, c’est qu’il avait été séduit à l’idée que le rôle de la mère allait être tenu par un duo de choc : Denise Filiatrault et Sophie Lorain.

« C’est du tabarnak ! », aurait texté Denise Filiatrault à Alexis Durand-Brault après avoir lu le scénario. « Pour moi, Denise, c’est une belle-soeur de Tremblay, c’est la mère par excellence du Québec. C’est ma mère, ma grand-mère, ma tante », lance le réalisateur pour justifier son choix. « C’est un personnage impressionnant, plus grand que nature, comme les personnages d’Almodóvar. C’est pour ça que mon personnage a de la misère à driver avec elle tant elle prend de place », se souvient l’acteur.

Pour Denise Filiatrault, il n’était pas question que Sophie Lorain s’inspire d’elle pour créer le personnage de la mère dans ses jeunes années. « Denise a dit à Sophie : “Imite-moi pas, tabarnak, parce que je ne suis pas la même femme à 85 ans que je l’étais à ton âge. On change, ma p’tite fille, on change !” Déjà qu’elles se ressemblent, qu’elles ont la même aura, la même fougue, la même intelligence, la même mauvaise foi, je ne voulais pas qu’elles s’inspirent l’une de l’autre. Je trouve que Denise a donné un super conseil à Sophie », raconte Alexis Durand-Brault.

Sophie Lorain s’est donc inspirée d’une voisine pour incarner cette femme qui tue l’ennui et le silence en dansant sur des succès de Harry Belafonte. Cette femme qui taira très longtemps à son fils bien-aimé des secrets douloureux. « C’est devenu un film sur les secrets de famille, sur la valeur de la vérité, sur le fait que le secret fait souvent plus mal que la vérité », conclut Gabriel Sabourin.