Le «besoin profond» de dire des choses importantes

Le cinéaste ne changerait rien à son Jésus de Montréal. Sauf peut-être une chose.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le cinéaste ne changerait rien à son Jésus de Montréal. Sauf peut-être une chose.

Restauré par Éléphant : mémoire du cinéma québécois, Jésus de Montréal sera présenté au pavillon Pierre-Lassonde du Musée des beaux-arts du Québec le 5 avril. Retour sur un grand film, sa genèse méconnue et ses lendemains.

En 1986, Denys Arcand prit la planète cinéma d’assaut avec Le déclin de l’empire américain, couvert de prix un peu partout, puis nommé aux Oscar dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Du jamais vu pour un long métrage québécois. Après ce triomphe, son auteur, Denys Arcand, eut les coudées franches pour réaliser le projet de son choix. Il opta pour Jésus de Montréal, sorti en 1989, sans doute son film le plus personnel malgré les apparences.

« Le déclin de l’empire américain, personne ne voulait que je tourne ça, se souvient Denys Arcand. Téléfilm Canada l’avait à l’époque refusé à l’unanimité. Après le succès du film, j’ai pu faire ce que je voulais parce que je venais d’avoir raison, en quelque sorte. J’ai eu carte blanche : c’est pour ça que Jésus de Montréal, qui est très rigoureux, a été fait comme il a été fait. J’y ai mis toute mon âme. »

Pour mémoire, Jésus de Montréal conte le parcours, ou chemin de croix, de Daniel (un Lothaire Bluteau magnétique), jeune comédien embauché pour mettre en scène une version « revampée » de la Passion pour le compte d’un lieu de culte célèbre (l’oratoire Saint-Joseph, qui n’est jamais nommé). Alors que Daniel s’identifie de plus en plus à son rôle, mélange de bonté et de sincérité absolue, les autorités religieuses tiquent devant sa lecture littérale des Saintes Écritures.

« Avant de fonder notre famille, ma mère est entrée chez les carmélites, confie Denys Arcand. Elle voulait vivre dans la contemplation. Si elle en est finalement sortie, elle a conservé cette nature contemplative. C’était une notion très importante, dans notre famille ; on fréquentait beaucoup l’église. De telle sorte que, quand je me suis mis à travailler sur Jésus de Montréal, je consultais les Évangiles afin d’en extraire les passages auxquels je souhaitais faire écho, pour me rendre compte que je connaissais tout ça par coeur, même si je n’y avais plus repensé depuis des années. Ça faisait encore partie de moi. Et c’est comme ça que je me suis aperçu qu’en réalité, je parlais de mon enfance. »

Pas de regret, quoique

À cela s’ajoute cette anecdote remontant aux jours où Denys Arcand habitait un appartement sis sous l’Oratoire, dans les jardins duquel on jouait tout l’été la Passion. Réalisant beaucoup de publicités à l’époque, le cinéaste avait eu en audition l’un des acteurs de la pièce.

Le contraste entre ces deux univers, le sacré et le profane, fit son chemin jusque dans le scénario de Jésus de Montréal, dont le propos n’a guère vieilli.

« J’ai beaucoup repensé au film en vue de cette entrevue, et j’en suis arrivé à la conclusion que, si je le réalisais maintenant, je le referais exactement comme ça. Je n’ai pas changé d’avis depuis que je l’ai tourné, et rien n’a changé dans la société de manière significative, il me semble, en terme de valeurs. »

Le cinéma est beaucoup plus rapide; on a perdu la capacité, ou enfin le goût, de juste contempler. De se laisser habiter par lui. 

 

Après une pause, Denys Arcand précise toutefois : « Il y a un élément que je ferais différemment : je n’écourterais pas la finale, comme je l’ai fait à la demande de Gilles Jacob, alors président du Festival de Cannes. Initialement, à la fin, l’ambulancier joué par Denis Bouchard s’arrêtait dans deux urgences de plus avec Lothaire agonisant, mais on lui en refusait l’accès. “ C’est invraisemblable : dans un pays civilisé, on ne refuse pas un blessé dans une ambulance, voyons”, avait objecté Gilles Jacob. Mes recherches m’indiquaient pourtant que ça se produisait couramment à Montréal. J’ai consenti à la coupe et le film est allé à Cannes [où il a obtenu le Prix du jury avant d’être à son tour nommé aux Oscar]. Le cinéma, c’est souvent des compromis, mais je regrette d’avoir cédé là-dessus : c’était une réalité québécoise pour laquelle j’aurais dû me battre. »

Lorsqu’on lui signale qu’il s’est bien repris avec cette « réalité québécoise » dans Les invasions barbares, qui, lui, a remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Denys Arcand éclate de rire. « Oui, certainement ! »

Un amour déçu

Fait intéressant, après Jésus de Montréal, c’est justement Les invasions barbares qu’il aurait voulu tourner — une version antérieure à celle que l’on connaît. Cela ne s’est pas fait et, en quête de travail, Denys Arcand jeta son dévolu sur la pièce de Brad Fraser De l’amour et des restes humains, vue dans une mise en scène d’André Brassard.

Lors de la sortie en 1993, le film ainsi que son réalisateur furent éreintés.

« Il fallait que je tourne. C’est une des rares fois où j’ai adapté l’oeuvre de quelqu’un d’autre. C’était un bon sujet et un univers différent. Je m’étais dit que je pourrais en tirer un bon film… Une des rançons du succès, c’est que les gens — les critiques, le public aussi — veulent inconsciemment que vous refassiez toujours le même film, celui qu’ils ont aimé. Un ami, un ancien critique français m’a dit un jour : “une critique négative, c’est un amour déçu”. Et c’est vrai : on voudrait avoir été séduit par un film, mais on n’y arrive pas parce qu’on s’est fait une idée au préalable, et ce n’est pas ce qui est proposé. C’est comme un bris de communication entre le créateur et le spectateur. Avec mon dernier film Le règne de la beauté, j’y ai goûté. Le distributeur français me demandait : “Où sont les dialogues brillants ?”. Mais je n’étais pas là ; je voulais aller ailleurs. Puis-je ? C’est un film méditatif, modulé par le passage des saisons ; c’est des tempêtes de neige interminables… Mais c’est une partie de nous, il me semble ? »

Ce besoin profond

Le règne de la beauté, c’était aussi Denys Arcand qui, comme sa mère avant lui, révélait une nature contemplative. « Le cinéma est beaucoup plus rapide ; on a perdu la capacité, ou enfin le goût, de juste le contempler. De se laisser habiter par lui. C’est peut-être une mode, car tout est un cycle, et peut-être qu’un jour, il y aura de nouveau une soif pour un cinéma contemplatif. »

De passage au Festival de cinéma de la ville de Québec en 2015 pour une leçon de maître, Denys Arcand était revenu sur l’échec critique du Règne de la beauté, se défendant de faire un cinéma, après celui de l’engagement naguère, du renoncement.

« Tous ces films, je les ai faits à cause d’un besoin profond de dire quelque chose qui m’apparaissait très important pour ma société, pour les gens qui m’entouraient », avait-il déclaré.

« C’est encore ce qui motive ma création », réitère-t-il en évoquant deux projets de films avec lesquels il jongle. Qu’a-t-il « profondément besoin de dire », cette fois ?

« Je veux parler d’argent. De ce qui se passe quand tout ce qui compte, tout ce qui reste, c’est l’argent. C’est l’ère Trump. Et je veux parler de ça. »

D’ici là, c’est à Québec, de nouveau, qu’on pourra entendre Denys Arcand, qui a accepté l’invitation d’Éléphant de venir présenter Jésus de Montréal au MNBAQ le 5 avril.

9 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 mars 2017 06 h 23

    Dire des choses importantes: comme prétexte ou comme art ?

    Nous avons tous un égo et comme le disait le philosophe Hobbes nous pensons tous détenir la vérité. Aussi quand D. Arcand dit
    « Tous ces films, je les ai faits à cause d’un besoin profond de dire quelque chose qui m’apparaissait très important pour ma société, pour les gens qui m’entouraient », avait-il déclaré." il montre simplement un égo un peu surdimensionné, chose pas exceptionnelle dans son milieu. Cependant il me semble que tout l'art d'un cinéaste c'est justement de satisfaire le besoin dont parle D Arcand sans que cela paraisse ou paraisse trop , et, pour ma part , j'ai toujours trouvé son côté cinéma-message un peu trop visible et la didactique associée un peu pesante. Dans toute pratique artistique le profond besoin de dire quelque chose n'a jamais été une garantie de la qualité de l'oeuvre.
    Pierre Leyraud

    • Pierre Robineault - Abonné 28 mars 2017 11 h 08

      Ainsi en est-il peut-être de votre propre commentaire, n'est-ce pas?
      Il ne faut jamais oublier que parfois tous les goûts sont dans la nature.
      Les films de Arcand m'ont beaucoup plus, à moi, voyez-vous?

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 mars 2017 15 h 58

      @P Robineault
      Je n'ai malheureusent jamais ressenti le désir profond de dire des choses importantes, pauvre de moi, et c'est ainsi que vous avez bien compris mon commentaire. Merci de votre compréhension.
      Vous avez aussi raison, tous les goûts sont dans la nature, mais j'ai aussi la faiblesse de penser que les goûts ça se cultivent.
      Bon visionnage des films de Arcand.
      Pierre Leyraud

  • Yvon Bureau - Abonné 28 mars 2017 06 h 41

    Gratitude, monsieur Arcand

    MERCI d'être là, de parler et surtout de DIRE, debout.

    Trop de personnes parlent assises, peu disent. Merci de dire. Nous écouterons

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 mars 2017 08 h 55

    Denys Arcand regrette d'avoir écourté la finale de «Jésus de Montréal»

    Si les séquences enlevées n'ont pas été perdues, pourquoi ne pas revenir au film d'avant les coupes? Éléphant aurait peut-être pu financer le remontage.

    • Daniel Bérubé - Abonné 29 mars 2017 09 h 40

      Effectivement, car je vois dans ces deux refus de prendre le patient en ambulance une réalité qui s'est vu au Québec. Je ne puis par contre juger de la justification de la chose, car il faut voir que certaines personnes encouragent l'appel de l'ambulance pour "être vu plus vite" à l'hopital, ce qui, à mon avis, peut justifier un refus.

  • Yves Lever - Abonné 28 mars 2017 09 h 10

    L'oeuvre la plus achevée du cinéma québécois


    Dans l’entrée que j’ai faite sur Denys Arcand pour le Dictionnaire des intellectuels au Québec qui vient de paraître (il fallait évidemment y inclure Arcand), je me suis permis cette phrase : Tout au long de ses tournages [des années 1960 et 1970], Arcand affirme avoir constaté chez le peuple une apathie qu’il va nommer «le confort et l’indifférence», titre de son film sur le référendum de 1980. Dès lors, comme destin logique, en reprenant les titres des oeuvres de fiction qui suivent, les Québécois sont collectivement entrés dans «le déclin de l’empire américain» (1986), qui va provoquer «l’invasion des barbares» (2003), laquelle ne peut aboutir qu’à «l’âge des ténèbres» (2007). Pour un peu de bonheur, il reste «le règne de la beauté» (2014).

    Au milieu de tout ça, en 1989, comme panorama d’une part importante de la culture québécoise, Arcand a réalisé Jésus de Montréal. C’est pour moi son œuvre la plus achevée et la plus révélatrice de son talent. Non seulement parvient-il, comme ça et sans les nommer, à insérer dans les dialogues des phrases de Dostoiewski et de Shakespeare, en plus de l’Évangile, évidemment, mais les références historiques sur le Québec abondent. Son immense talent de scénariste cultivé se complète dans ce film de son talent de metteur en scène. C’est pour moi l’œuvre la plus achevée de tout le cinéma québécois. J’espère que, comme moi, les professeurs de cinéma en font connaître à leurs étudiants la profondeur de la culture.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 28 mars 2017 10 h 57

    Second Regard !


    Aux gens intéressés :

    https://m.youtube.com/watch?
    v=6+NbObt414.