État nordique

Aux frontières du documentaire, du pamphlet et du conte, «Tuktuq» dénonce les politiques territoriales et environnementalistes.
Photo: K Films Amérique Aux frontières du documentaire, du pamphlet et du conte, «Tuktuq» dénonce les politiques territoriales et environnementalistes.

Certains réalisateurs se plaisent à dire qu’ils refont toujours le même film. Ce n’est certainement pas le cas de Robin Aubert, qui se réinvente d’une oeuvre à l’autre. De l’éclaté Saints-Martyrs-des-Damnés au bouleversant À l’origine d’un cri, l’homme explore avec la même passion le langage cinématographique. Pour le deuxième volet de sa Pentalogie des 5 continents, inaugurée avec l’onirique À quelle heure le train pour nulle part tourné en Inde, Aubert a transporté sa caméra au Nunavik afin d’y dévoiler un pan de l’Amérique. Une fois de plus, on retrouve dans ce nouvel opus l’envie qu’a le réalisateur de jouer avec les codes du cinéma.

Envoyé par le gouvernement libéral au Nunavik pour capter des images d’un petit village, Martin Brodeur (Aubert), caméraman d’émissions de cuisine pour la télévision communautaire, découvre au fil de ses conversations téléphoniques avec un sous-ministre (voix de Robert Morin) que ledit village devra être déplacé au profit de l’industrie minière. Alors qu’il tente d’oublier son ex (voix de Brigitte Poupart), Brodeur tisse discrètement des liens avec différents membres de la communauté.

Aux frontières du documentaire, du pamphlet, du conte absurde et de la comédie noire, Tuktuq (signifiant caribou en inuktitut) dénonce avec humour, ironie et sarcasme les politiques territoriales et environnementalistes. Entre les scènes d’introspection, où Aubert signe des images d’une grande beauté, les échanges entre le caméraman, naïf et idéaliste, et le politicien, arrogant et opportuniste, traduisent sans fard la méconnaissance ou l’indifférence de l’homme blanc quant aux Inuits — que le sous-ministre appelle encore Esquimaux !

Porté par l’envoûtante trame sonore de Pilou et René Lussier, Tuktuq propose aussi une pertinente réflexion sur l’image. Ainsi, tandis que l’homme politique accuse le caméraman de lui envoyer de trop belles prises de vue, ce dernier s’évertue alors à lui envoyer du « laid ». S’ensuivent alors des images de dépotoir et des scènes de chasse propres à retourner l’estomac des plus sensibles, végétariens ou pas. S’attardant longuement sur ces singuliers paysages, Aubert échappe à l’envie de créer des images esthétisantes et parvient à signer d’un plan à l’autre des images signifiantes sans pour autant négliger leurs qualités esthétiques.

Poursuivant son exploration des thèmes de la fuite et du mouvement, Robin Aubert livre ici une oeuvre au rythme contemplatif, aux antipodes de l’étourdissant À quelle heure le train pour nulle part, où transparaît l’humilité des grands créateurs qui ne craignent pas d’innover ni de se remettre en question.

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Tuktuq

★★★ 1/2

Québec (Canada), 2016, 93 minutes. Film d’essai de Robin Aubert. Avec Robin Aubert et les voix de Robert Morin et Brigitte Poupart.