Géants passés et présents du 7e art

Alejandro Rojo propose de (re)découvrir la filmographie foisonnante de Raoul Ruiz.
Photo: Films SMC Alejandro Rojo propose de (re)découvrir la filmographie foisonnante de Raoul Ruiz.

Le Festival international du film sur l’art (FIFA), qui a débuté jeudi et se poursuit jusqu’au 2 avril, demeure fidèle à ses bonnes habitudes en représentant toutes les pratiques au sein de sa vaste programmation. Le cinéma sur le cinéma n’est pas en reste, avec notamment la présentation de trois documentaires consacrés à autant de figures marquantes du septième art : Buster Keaton, Billy Wilder et Raoul Ruiz. Ce faisant, on revisite des filmographies importantes qui se déploient entre les États-Unis, l’Allemagne, le Chili et la France.
 

Photo: Télé-Québec Buster Keaton
Réalisé par Jean-Baptiste Péretié, Buster Keaton, un génie brisé par Hollywood est exclusivement constitué d’images d’archives et revient sur la vie et l’oeuvre du grand comique (1895-1966), l’une des premières superstars du cinéma dont la carrière fulgurante à l’époque du muet ne survécut pas au passage au parlant. En 1950, dans Sunset Boulevard, satire vitriolique de cet Hollywood qui enfante puis dévore ses propres vedettes, Billy Wilder fit appel à lui pour une apparition fugitive, mais inoubliable. Lors d’une partie de carte entre anciens, l’idole du muet s’incline et ne dit qu’un mot : « pass ». Le 31 mars à 20 h 45 à BAnQ.

Le même Billy Wilder (1906-2002) est l’objet du documentaire Billy Wilder — Nobody’s Perfect, de Julia et Clara Kuperberg. Né en Allemagne, Wilder alla tenter sa chance aux États-Unis, comme d’autres collègues juifs, afin de fuir le nazisme. Un destin rocambolesque que le sien : gigolo, puis scénariste à Berlin, réalisateur expatrié à Paris, il s’installa finalement à Hollywood où il ne tarda pas à percer, son scénario de Ninotchka, réalisé par Ernst Lubitsch, lui valant de passer derrière la caméra. On lui doit quantité de classiques et de chefs-d’oeuvre dans tous les registres du drame et de la comédie, dont Assurance sur la mort, Le gouffre aux chimères, Stalag 17, Sabrina, Certains l’aiment chauds, La garçonnière… Le 25 mars à 20 h 45 à la Cinémathèque et le 31 mars à 20 h 45 à l’UQAM.

(Re)découvrir Ruiz

Photo: Associated Press Billy Wilder
Moins connue, mais essentielle néanmoins, l’abondante filmographie de Raoul Ruiz (1941-2011), un cinéaste d’une érudition et d’une originalité folles, est quant à elle au coeur du documentaire Raoul Ruiz contre l’ignorance fiction, d’Alejandra Rojo. On promet des « clés » d’interprétation du cinéma parfois cryptique, mais toujours fascinant, du réalisateur de L’hypothèse du tableau volé, Généalogies d’un crime, Trois vies et une seule mort, Mystères de Lisbonne, et surtout, surtout, du magnifique Le temps retrouvé, autant une adaptation de l’oeuvre de Proust qu’un hommage à celle-ci. Le 1er avril à 15 h 15 à la Cinémathèque.

Avec ces trois cinéastes aux parcours et aux filmographies uniques, on remonte pratiquement toute la ligne du temps du cinéma, de ses débuts noirs et blancs et muets à son présent coloré et parlant, passant des succès grand public des uns à l’exploration narrative et formelle de l’autre. Entendu, on aurait pris quelques documentaires consacrés à des réalisatrices, mais cela, c’est une autre histoire (et une autre histoire du cinéma, aussi…).

Phyllis Lambert

Réalisation : Manuel Foglia. Canada, 2015, 48 minutes.

Nous ne saurons jamais assez dire combien Montréal, le Québec et le Canada doivent à l’intelligence de Phyllis Lambert. Elle a participé à la sauvegarde du quartier Milton Parc ainsi qu’à celle du Vieux-Montréal. À la suite de la destruction de la Maison Van Horne en 1973, elle a créé Sauvons Montréal puis Héritage Montréal en 1975. Elle a aussi fondé en 1989 le mondialement célèbre Centre canadien d’architecture (CCA), lieu de conservation de fabuleuses archives mais aussi lieu d’expositions sublimes et brillantes. En 1996, elle a mis en place le Fonds d’investissement de Montréal (FIM) qui a permis la rénovation de nombreux appartements et immeubles dans notre cité afin d’en faire des logements sociaux. Alors qu’elle vient de fêter ses 90 ans, la remarquable Phyllis Lambert est à l’honneur dans ce documentaire de Manuel Foglia.

Le 26 mars à 15 h 45 au CCA.
Nicolas Mavrikakis

Maestras – The Long Journey of Women to the Podium

Réalisation : Günter Atteln et Maria Stodmeier. Allemagne, 2016, 53 minutes.

Admirable séquence d’ouverture : la lecture d’une lettre de recommandation de Herbert von Karajan écrite en 1965 à Sylvia Caduff. Karajan y vantait sa disciple en direction « malgré son seul possible handicap : celui d’être une femme ». Ce documentaire allemand qui se nourrit largement du festival Prima Donna, programmé à Lucerne, est, dans la programmation classique du FIFA, le plus branché sur les tendances actuelles du marché. Un alignement des planètes et un puissant engagement de certaines agences d’artistes se conjuguent pour conduire à une féminisation croissante de la profession de chef d’orchestre. La perle du film de Günter Atteln et Maria Stodmeier est d’avoir déniché Sylvia Caduff et la fille de l’une de ses collègues d’il y a 50 ans, Hedy Salquin, dont le témoignage est aussi vertigineux que le chemin parcouru. À une demande de diriger un concert, en 1954, Hedy Salquin avait reçu la réponse : « Cher Monsieur, même si vous êtes une femme on va vous appeler Monsieur. Nous n’avons pas de place pour vous. » Les temps ont changé. Heureusement.

Le 24 mars à 20 h 45 au Musée des beaux-arts et le 2 avril à 12 h 30 à l’UQAM.
Christophe Huss

Zhu Xiao-mei : How Bach Defeated Mao

Réalisation : Peter Smaczny. Allemagne, 2016, 58 minutes.

Pourquoi cette femme me bouleverse-t-elle autant ? Zhu Xiao-mei est la voix de Bach que personne n’attendait. Une femme née en 1949 à Shanghai, l’année de l’accession de Mao au pouvoir. Une femme qui a forgé sa volonté, son insécurité quasi maladive et sa foi en la musique dans les camps de rééducation que le grand timonier instaura pour dompter l’élite intellectuelle et économique de la Chine. Il y a le livre, incontournable, La rivière et son secret. Il y a eu un premier documentaire, Le retour est le mouvement du Tao, de Michel Mollard (vu au FIFA 2015), sur la rencontre entre Bach et la philosophie de Lao-Tseu. Comment Bach a vaincu Mao prend comme prétexte le retour, après 35 ans, de Zhu Xiao-mei en Chine, mais dévie sur un autre portrait de la pianiste. On aurait aimé en savoir et en voir davantage sur l’alchimie de la rencontre de ces deux mondes ; la sagesse de la rescapée et la jeunesse chinoise bouillonnante. Les souvenirs douloureux de Zhu Xiao-mei, tel celui du suicide, à 29 ans, de sa consœur admirée Gu Shengying, montrent que la victoire de Bach est aussi la victoire de cette Grande Dame et de la résilience à tout prix.

Le 24 mars à 20 h 45 au Musée des beaux-arts, et le dimanche 2 avril à 12 h 30 à l’UQAM.
Christophe Huss

Dans les pas de Trisha Brown

Réalisation : Marie-Hélène Rebois. France, 2016, 79 minutes.

Perçant les coulisses du Ballet de l’Opéra de Paris, Marie-Hélène Rebois capture le minutieux travail de passation effectuée par Lisa Kraus sur la reprise de Glacial Decoy, œuvre charnière du répertoire de Trisha Brown. Ce film documentaire tombe à pic, alors que samedi dernier, la grande dame de la danse postmoderne s’éteignait à l’âge de 80 ans. Et comment transmettre ses partitions chorégraphiques si complexes, tandis qu’aucun système de notations ni l’usage des captations vidéo ne permettent d’en saisir les fines subtilités ? Jeu sur la pesanteur, chutes et déséquilibres donnant naissance à des séquences de mouvements articulés de manière inédite, la chorégraphie se transmet avec rigueur et précision grâce à la mémoire du corps de la fidèle collaboratrice de Brown. À travers des images d’archives et la pédagogie de Kraus, on remonte succinctement aux sources de cette approche de la danse défiant la gravité sur les toits et les façades d’immeuble du New York des années 70. Plutôt adressé aux spécialistes qu’aux néophytes, le film reste un outil précieux pour appréhender l’esthétique forgée par cette grande pionnière et révolutionnaire de l’art du mouvement.

Le 26 mars à 13 h 15 à Concordia et le 1er avril à 18 h à Pointe-à-Callière.
Mélanie Carpentier