Paysage dans le brouillard

Explorer un visage de l’Amérique qui lui était inconnu ne suffisait pas à Aubert. Il a voulu explorer le langage cinématographique.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Explorer un visage de l’Amérique qui lui était inconnu ne suffisait pas à Aubert. Il a voulu explorer le langage cinématographique.

Deuxième volet de sa Pentologie des 5 continents, Tuktuq de Robin Aubert, tourné au Nunavik en 2012, ne ressemble en rien à son exploration de l’Asie, décor d’À quelle heure le train pour nulle part, tourné en Inde en 2009.

« C’est l’opposé d’À quelle heure le train pour nulle part où tu arrives dans le chaos et où tout se met à bouger. Au Nunavik, dès que tu te mets à bouger ta caméra, c’est dérangeant à cause du côté photographique des paysages. Ce qui bouge, c’est ce qui est dans le cadre. Pour Tuktuq, j’avais envie de calmer ma caméra », se souvient celui qui signe le scénario, la réalisation, la direction photo et le montage de cette oeuvre flirtant avec le documentaire introspectif, le pamphlet politique et la comédie satirique.

« Ce qui te frappe quand tu arrives dans cet endroit-là, c’est la perspective. Avant même de découvrir la culture inuite, tu es dépaysé. Il n’y a pas d’arbres ! Je voyage beaucoup, et pourtant, je n’ai jamais été décontenancé de même. C’est sur le même territoire, on est chez nous, en Amérique, mais en même temps, on est étranger. C’est un choc aussi fort que l’Inde, le Sri Lanka, l’Afrique », poursuit-il.

L’homme à la caméra

Alors qu’il souhaitait tourner une fiction avec de jeunes Inuits, Robin Aubert s’est rabattu sur une autre idée qu’il avait dans la manche, celle d’un caméraman d’émissions de cuisine, Martin Brodeur (Aubert), envoyé dans le Nord afin d’y croquer des images pour le compte du gouvernement libéral. Lors d’une conversation téléphonique avec le sous-ministre (voix de Robert Morin), Martin apprend que le village et ses habitants avec qui il se familiarise timidement seront déplacés pour faire place à des exploitations minières.

Avec un film comme "Tuktuq", tu ne cherches pas la reconnaissance de tes pairs, tu cherches à explorer comme créateur, pour comprendre ce métier-là

« J’ai tourné alors que commençait le Plan Nord, en plein Printemps érable. J’ai terminé le film en 2016 ; en relisant les dialogues entre Martin et le sous-ministre, je me suis rendu compte que la situation n’avait pas changé. Tuktuq est extrêmement ironique, je voulais y explorer le langage des sourds. Il y a donc un naïf et un cynique qui se parlent ; la psychologie des personnages est assez carrée. Ce sont deux Blancs qui parlent du sort d’un peuple qu’ils ne connaissent pas. »

Mise en danger

Pour ce film dont le titre signifie caribou en inuktitut, Robin Aubert a voulu se remettre en question, s’imposer de nouvelles contraintes. Explorer un visage de l’Amérique qui lui était inconnu ne lui suffisait pas. Il a aussi voulu explorer le langage cinématographique.

« Avec un film comme Tuktuq, tu ne cherches pas la reconnaissance de tes pairs, tu cherches à explorer comme créateur, pour comprendre ce métier-là. Le cinéma, c’est mon ami et je veux le connaître, essayer des affaires avec lui. Sur le plan narratif, je voulais essayer autre chose. J’ai fait des images avant d’écrire. Tuktuq est moins improvisé qu’À quelle heure le train pour nulle part. Dans la partie avec les Inuits, je n’ai rien mis en scène. Je ne fais jamais de gros plans, sauf lorsque la femme fait une recette parce que le caméraman tourne des émissions de cuisine. L’approche est assez timide, comme ce peuple, qui a beaucoup d’humour — tout le long, ils riaient de moi, l’homme avec la barbe ! »

Pour ainsi dire, le réalisateur de Saints-Martyrs-des-Damnés et d’À l’origine d’un cri n’a pas craint de se mettre en danger. Comme à l’époque où il a quitté sa vie confortable à Montréal pour aller se ressourcer à la Course destination monde (1997-1998).

« Les gens me trouvaient cave d’abandonner ma carrière d’acteur pour faire la Course. Pour moi, c’est le plus beau choix que j’ai fait dans ma vie et quelque part, il y a quelque chose de la Course dans À quelle heure le train pour nulle part et dans Tuktuq. J’ai exploré dans tous les départements pour ce film-là ; ensuite, tu as un profond respect pour tous ces métiers-là », conclut Robin Aubert avant de retourner s’enfermer dans la salle de montage des Affamés, son film de zombies mettant en vedette Marc-André Grondin et Monia Chokri.

Tuktuq prend l’affiche le 24 mars.

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