«Mr. Roach», d’une renaissance à l’autre

«Mr. Roach» commandait selon le comédien Tewfik Jallab une approche esthétique très spéciale, et en la matière le cinéaste Guy Édoin (au centre) est un virtuose. Avec, à la direction photo, Michel La Veaux (à la caméra sur notre photo).
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Mr. Roach» commandait selon le comédien Tewfik Jallab une approche esthétique très spéciale, et en la matière le cinéaste Guy Édoin (au centre) est un virtuose. Avec, à la direction photo, Michel La Veaux (à la caméra sur notre photo).

Ça tourne à Montréal, rue Papineau, alors que le cinéaste Guy Édoin et son équipe s’affairent à porter à l’écran le roman de Rawi Hage Le cafard. Intitulée Mr. Roach, ou « monsieur Cafard », cette adaptation met en vedette le Français Tewfik Jallab, l’Espagnole Hiba Abouk ainsi que la Québécoise Karine Vanasse. On y conte la renaissance fragile d’un immigrant hanté par la mort de sa soeur sur fond de choc culturel.

C’est la première fois que Guy Édoin, derrière les superbes Marécages et Ville-Marie, part d’un matériau narratif dont il n’est pas à l’origine. Le tournage du volet montréalais se termine ce samedi. Par la suite, une équipe réduite ira filmer à Casablanca, du 2 au 8 avril. On est donc dans la dernière ligne droite. Or, sous la fatigue compréhensible, les braises de l’exaltation rougeoient toujours.

« J’ai eu un coup de coeur pour le personnage de Malek, qui est très complexe, explique Guy Édoin. Et puis, m’approprier un texte que je n’avais pas écrit, c’était un défi que je voulais relever. Habituellement, comme je crée mes personnages, je les connais par coeur, mais là j’ai dû aller à leur rencontre ; c’était très intéressant. L’univers des immigrants m’était aussi étranger, tout comme le fait d’avoir pour principal protagoniste un homme. À chaque film, à chaque projet, j’essaie toujours d’explorer de nouveaux horizons, de développer de nouvelles manières de travailler, mais là je sors complètement de ma zone de confort. C’est difficile d’en parler étant donné que je suis en plein dedans, mais je pense que ce film représente la somme de tout ce que j’ai fait avant. Beaucoup de plans-séquences… Quoique la caméra soit plus près des acteurs ; c’est vraiment un film d’acteurs, et ils sont tous merveilleux. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Il y a longtemps que Karine Vanasse voulait travailler avec le réalisateur Guy Édoin.

Au bon endroit

Longtemps associé à l’oeuvre du dramaturge Wajdi Mouawad, Tewfik Jallab incarne Malek, ce Libanais qui a fui à Montréal un passé douloureux qui l’a laissé traumatisé et suicidaire. En proie à des épisodes de délire hallucinatoire où des coquerelles — ses démons à lui — le pourchassent, Malek tente de se relever, de revivre.

Entre en scène une psychologue jouée par Karine Vanasse, avec à la clé un possible apaisement, pour peu que Malek accepte d’affronter ce « cafard » métaphorique qui le ronge.

« On m’a proposé le scénario alors que j’étais en tournage, se souvient Tewfik Jallab. Je l’ai lu et j’ai dit oui tout de suite. J’ai trouvé le scénario très original, ce qui est rare au cinéma. Je ne pouvais pas rater ça ; c’était une évidence. Rapidement, j’ai fait mes devoirs et j’ai regardé les deux films de Guy. Outre que j’ai été ébloui par Pascale Bussières, j’ai su qu’il était le bon choix et que ce serait une aventure exceptionnelle. »

Mr. Roach commandait selon le comédien une approche esthétique très spéciale, et en la matière Guy Édoin est en effet un virtuose. Avec, à la direction photo, le grand Michel La Veaux (Le démantèlement), on ne peut qui plus est qu’espérer le meilleur.

« En fin de tournage, je confirme que je ne me suis pas trompé : j’éprouve cette certitude qu’on se trouve au bon endroit », de confier l’acteur.

Échos contemporains

Un enthousiasme que partage Karine Vanasse.

« Guy a une façon de rendre inquiétants des gens et des situations que n’importe qui d’autre percevrait comme banals. C’est dans son regard. Il a un sens esthétique fabuleux, depuis ses débuts en court métrage — La battue m’a marquée. Ça faisait huit ans qu’on voulait travailler ensemble, lui et moi. Mais il faut savoir que je n’apparais que brièvement. Mon personnage éprouve une réelle compassion et une réelle envie de comprendre l’autre. Sauf que ce n’est pas toujours possible : quand tu n’as pas vécu la violence qui a été infligée à quelqu’un, tu as beau lui apporter toute la chaleur humaine que tu peux, il y a des limites à ta compréhension. Veut, veut pas, l’autre perçoit ça. Cette idée-là, surtout à notre époque… elle transcende le personnage que je joue, il me semble. »

Un beau rappel, par ailleurs, qu’il n’est point de petits rôles.

Réinventions tous azimuts

C’est tout à l’honneur de Karine Vanasse, comédienne de premier plan, de ne pas choisir en fonction du temps passé à l’écran. Cela lui réussit, puisqu’elle est très sollicitée ces derniers temps.

Policière tenace dans la télésérie Cardinal, réalisée par Podz, mère d’une ado perturbée dans Et au pire on se mariera, de Léa Pool, conjointe cocasse de Louis-José Houde dans la suite du succès De père en flic, d’Émile Gaudreault, militaire dans la série Blue Moon, réalisée par Yves-Christian Fournier, qui se poursuit : Karine Vanasse saisit chaque occasion d’élargir son registre tout en privilégiant les rencontres significatives.

« Ces dernières années, je vois l’évolution de mon jeu. J’ai pris des cours à Los Angeles, au Québec aussi ; je suis revenue à la base. Je pense que les réalisateurs et les producteurs sentent que je suis dans une volonté de travail et de malléabilité. »

Un héros renaît, un cinéaste se réinvente. Une actrice aussi.

Mr. Roach prendra l’affiche plus tard en 2017.