«Réparer les vivants», l’épopée d’un coeur humain

Dans «Réparer les vivants», une femme, incarnée par Anne Dorval, est en attente d’un don.
Photo: Axia films Dans «Réparer les vivants», une femme, incarnée par Anne Dorval, est en attente d’un don.

Anne Dorval est une star en France. Les actrices rencontrées là-bas nous parlent d’elle avec des trémolos d’admiration dans la voix. Les plateaux l’accueillent à bras ouverts. « Depuis Mommy, je reçois un scénario français toutes les trois semaines environ, précise l’interprète québécoise. Parfois des rôles ressemblent trop à ce que j’ai déjà fait, mais un projet m’intéresse beaucoup. » Elle se croise les doigts et n’en dira pas mot en attendant le feu vert. Au Québec aussi, des propositions de cinéma lui semblent alléchantes…

« J’ai tourné en janvier à Paris pour les frères Foenkinos dans Jaloux, jouant la meilleure amie de Karin Viard, un rôle secondaire, mais avec des gens tellement sympathiques… » C’est ce qui lui importe. Anne Dorval n’a pas particulièrement envie de devenir une vedette française, plutôt d’être inspirée.

Or Katell Quillévéré est une brillante réalisatrice française dont elle avait beaucoup aimé le remarquable Suzanne avec Sara Forestier. Réparer les vivants, adaptée du livre de Maylis de Kerangal, est l’oeuvre la plus complexe et casse-gueule de cette jeune cinéaste.

Le coeur est une pompe à muscles. C'est une cuisine interne de le montrer cousu, recousu, transvasé. Le tout, sans tomber du côté du morbide ou du pathos, malgré la dimension émotionnelle du coeur, siège des sentiments.

Anne Dorval y joue une femme au coeur qui flanche, recevant l’appel tant attendu de l’hôpital : un organe est disponible, après l’accident d’un jeune homme. Entre le drame, le désespoir des parents (Emmanuelle Seigner en mater dolorosa), l’infirmier qui les convainc d’offrir le coeur du fils à quelqu’un d’autre (Tahar Rahim) et cette quadragénaire appelée à revivre, le coeur en balade est le héros de l’histoire.

« Il y a plusieurs rôles principaux dans ce film-là, note Anne Dorval, mais Katell a développé beaucoup mon personnage. Elle voulait les deux pôles ; la mère qui perd son fils et l’autre qui entre dans plus de lumière ; des destins liés à jamais. »

De grands questionnements

Pourquoi Anne Dorval ? « Dans mon scénario, j’avais écrit que cette femme était une étrangère, à cause du fait qu’elle allait accepter un coeur étranger, répond Katell Quillévéré. Or, Anne est l’actrice qui m’avait le plus bouleversée ces dernières années avec son rôle dans Mommy. Elle a eu cette envie d’être Française dans le film, jouant sans aucun accent. Du coup, ça lui ouvre des portes chez nous… »

« Son personnage dans Réparer les vivants est à un moment charnière de sa vie, avec une vie derrière [choix aussi du livre], ce qui soulève des questions : est-ce qu’elle mérite le coeur ? Est-ce que ça vaut le coup ? Elle peut aussi mourir durant l’opération… »

Anne Dorval s’est posée les mêmes en acceptant le rôle. « Pourquoi a-t-on envie de prolonger la vie, si ce n’est pour que le coeur batte à nouveau, qu’il tombe amoureux ? »

Monia Chokri incarne une infirmière, trop vite entraperçue : « Je l’avais découverte dans les films de Xavier Dolan et revue dans Gare du Nord de Claire Simon, dit la cinéaste. Elle a un super physique très sensuel et mystérieux, pas minette… »

Katell Quillévéré précise avoir choisi d’adapter le livre avant qu’il ne devienne un best-seller, goûtant l’urgence d’une action déroulée en 24 heures, comme au théâtre classique, mais sans unité de lieu, aussi l’idée du coeur en marche.

« J’y voyais un lien avec la thématique de mes autres films : comment se reconstruit-on après une perte ? Réparer les vivants racontait une même histoire de manière plus frontale et plus ample. J’ai aimé aussi faire jouer la mère éplorée par Emmanuelle Seigner ; une actrice qui a fait de grands films à des âges différents. Quant à Tahar Rahim, il héritait du rôle le plus symbolique du film, celui de passeur entre la mort et la vie, sur le Styx, fleuve des enfers. J’ai fait appel à son innocence et à sa spiritualité. »

Tahar Rahim avoue avoir hésité avant d’accepter le rôle. « J’aimais Katell Quillévéré, j’aimais le livre à la base du film. Je n’avais jamais joué un infirmier et le sujet abordé était important, mais je me mettais à la place du personnage : aurais-je suggéré la transplantation aux parents ? C’était contre mes convictions. Ce n’est pas parce que vous êtes mort que votre corps ne vous appartient plus. Ce film suscite des questions fondamentales. J’ai passé un mois dans un hôpital pour apprendre les gestes techniques, surtout la façon de parler à des gens en état de choc. Tu ne dois pas entrer dans leur bulle d’émotions. C’est un manque de respect. »

Le coeur, cet organe…

Katell Quillévéré posait un enjeu médical dans son film. « Le coeur est une pompe à muscles. C’est une cuisine interne de le montrer cousu, recousu, transvasé. Le tout, sans tomber du côté du morbide ou du pathos, malgré la dimension émotionnelle du coeur, siège des sentiments. Dans mon film Suzanne, les événements de la vie de cette femme étaient hors champ. Ici, c’est l’exact contraire : je devais affronter l’émotion directement, me renouvelant du coup. »

Réparer les vivants s’est révélé une route pleine d’écueils : « Comment aborder l’accident du jeune homme au début, sans devenir voyeur ? On a choisi un effet spécial, avec cette vague qui afflue. »

La cinéaste le constate : « Certains spectateurs ont peur devant Réparer les vivants, la plupart mettent du temps à en parler, tellement ça les remue. En même temps, le public est prêt à affronter ces enjeux de vie et de mort que, dix ans plus tôt, il aurait eu plus de mal à aborder. Ce film montre surtout à quel point les humains sont liés entre eux. »


Les entrevues de Katell Quillévéré et Tahar Rahim ont été réalisées à Paris, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance. Réparer les vivants prend l’affiche dans nos salles vendredi prochain.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 mars 2017 20 h 29

    La légende de la photo dans le journal papier en page E 8 est incorrecte

    Tahar Rahim n'est pas en couple avec Emmanuelle Seigner, c'est l'infirmier.