Dominic Gagnon, le cinéma rapaillé

Dominic Gagnon: «Mon but n’est jamais de ridiculiser, mais de contextualiser. J’y vois une forme d’archéologie numérique.»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dominic Gagnon: «Mon but n’est jamais de ridiculiser, mais de contextualiser. J’y vois une forme d’archéologie numérique.»

L’élection de Donald Trump le 8 novembre a surpris à peu près tout le monde. Mais pas Dominic Gagnon, qui avait déclenché les rires du public new-yorkais un an plus tôt en déclarant, à l’issue d’un de ses films, que le célèbre milliardaire l’emporterait. Le film en question fait partie d’une tétralogie réalisée entre 2010 et 2013, constituée exclusivement de vidéos glanées sur Internet, et portant sur cette Amérique dite « invisible » qui a mené Trump au pouvoir. Dans la foulée de l’entrée en fonction de ce dernier, les Rendez-vous du cinéma québécois ont jugé l’occasion idéale pour convier Dominic Gagnon à une de leurs Leçons de cinéma, le 23 février.

Le procédé en question s’appelle « data mining », ou exploration de données. À l’aide de mots-clés, comme dans ce cas-ci « martial law USA », Dominic Gagnon démarre une recherche puis voit défiler des millions de vidéos d’utilisateurs, une fraction de celles-ci devenant son matériau de base. À partir d’extraits disparates, il crée des touts cohésifs. Or, rien ne le disposait à la frange expérimentale du cinéma.

« J’ai eu la chance de gagner quelques prix et, en sortant de l’école de cinéma, j’ai été recruté par des producteurs conscients de pouvoir miser sur moi pour des programmes de bourses, explique-t-il. J’ai alors embarqué dans une machine qui ne me ressemblait pas. Et la fiction ne m’intéressait pas, ai-je constaté. Mais le cinéma continuait de me passionner. Je me souviens qu’à l’époque, Denys Arcand venait de décréter que le cinéma était mort : ça m’a fâché, ça m’a hanté… »

Inspiration accidentelle

Dominic Gagnon délaissa donc le cinéma, puis se consacra un temps à la performance. C’est l’apparition de YouTube, en 2005, qui le ramena au cinéma de manière inattendue.

« En 2008, lors de l’élection Obama/McCain, j’ai noté la multiplication de théories du complot allant des reptiliens au Bilderberg Group qui domineraient le monde en secret, tout ça sur fond de questionnements du genre “qui va être élu ?”, “qu’est-ce qui va se passer ?”, “où s’en va l’Amérique ?”. Des gens qui montraient leurs guns »

Ce faisant, Dominic Gagnon se rendit compte qu’il y avait un film dans cet agrégat de propos volontiers paranoïaques et isolationnistes.

Photo: Jean-François Monnier Agence France-Presse Qui n’a pas déjà mis en ligne une vidéo captée avec son téléphone? Voilà le matériau de base de Dominic Gagnon, qui réussit à faire un ensemble cohérent avec des extraits disparates.

« Ils disaient en somme “Fuck le reste du monde, nous autres on veut rester tranquilles chez nous, tout seuls”. Ils critiquaient un système brisé dont ils se méfiaient. Ces gens-là sont l’électorat de Trump. Ce ne sont pas que des “hommes blancs en colère” ; cette image-là est fausse. Quand tu regardes défiler le flux vidéo, il y a des Noirs, des Latinos, hommes et femmes… Trump s’en est tenu à un discours isolationniste, à parler de frontières ; il a adhéré à des théories du complot. Il leur a dit ce qu’ils voulaient entendre. J’avais vu la masse critique prendre forme à partir de 2008. »

Et c’est comme ça qu’un cinéaste expérimental québécois se retrouve sur une scène de New York devant un parterre hilare après qu’il eût prophétisé ce que le consensus médiatique jugeait alors impensable.

La tétralogie revisitée aux RVCQ comprend RIP in Pieces America (2010), qui repique des vidéos d’hommes, Pieces and Love All to Hell (2011), qui fait de même avec ceux de femmes, Hoax Canular (2013), qui est axé sur des jeunes vivant dans la hantise de la fin du monde. Entre les deux, Big Kiss Goodnight (2012) montre un seul « personnage » qui fait un spectacle de sa frustration endémique.

« Il est vulgaire, criard, parano, centré sur lui : c’est Donald Trump, version pauvre. Les similitudes sont hallucinantes. »

Du même souffle, Dominic Gagnon rappelle qu’il ne partage pas forcément les points de vue qu’il met en lumière. Pas plus qu’il ne cherche à s’en moquer. En collant bout à bout des vidéos partagées publiquement par des gens issus de tous les États américains, comme dans le cas présent, il révèle une communauté d’esprit plus vaste qu’il n’y paraissait.


« Mon but n’est jamais de ridiculiser, mais de contextualiser. J’y vois une forme d’archéologie numérique », résume-t-il.

Retour sur « of the North »

Impossible, évidemment, de passer sous silence le retrait de son film of the North des mêmes RVCQ l’an dernier au terme d’une vive controverse. Cet assemblage de vidéos mises en ligne par des habitants du nord, dont plusieurs Inuits, a en effet soulevé l’ire des communautés autochtones.

« Le film continue de se promener un peu partout dans le monde. Ici, il y a eu un chantage. Le débat s’est polarisé à un point où il n’était plus possible de discuter. On m’a fait un procès d’intentions. J’ai reçu des menaces de mort : c’est pas des jokes. Je vais toujours défendre mon film, mais je ne veux pas que ceux qui le défendent aient des problèmes. Là, ce que les Rendez-vous me proposent, c’est de parler de ma démarche, d’expliquer mon travail. Je suis d’accord. »

Et Dominic Gagnon réitère qu’il part toujours d’une zone d’objectivité, et non de jugement.

Une contradiction

« Tout ce qu’on met en ligne — photos, vidéos —, ça ne nous appartient plus. Ça appartient à des compagnies comme Google, YouTube, Facebook. Ces compagnies-là font notre portrait, nous analysent en permanence avec nos moindres clics ; elles nous traquent grâce aux GPS. On les autorise à faire ça. Et on voudrait retirer à un artiste indépendant le droit d’utiliser des vidéos que tout le monde peut voir parce qu’elles sont accessibles à tous, de toute façon ? J’ai du mal avec cette contradiction-là. »

Peu importe le sujet qu’il aborde, Dominic Gagnon reste d’abord fasciné par ce constat que chacun est à présent armé d’une caméra sur son téléphone, prêt à filmer et à être filmé, à mettre en scène puis à mettre en ligne. Selon lui, nous avons collectivement absorbé les codes du cinéma afin de devenir les personnages de nos propres films.

C’est ainsi que, pour Dominic Gagnon, le cinéma n’est pas mort, puisque tout est désormais cinéma.

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2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 février 2017 08 h 43

    Excellente interview

    Bravo !

  • Irène Durand - Abonnée 22 février 2017 16 h 32

    Je suis soufflé.

    Il y a longtemps que j'ai entendu des propos, sur une recherche artistique, aussi intelligents et pertinents. Je viens d'avoir un coup de coeur pour Dominic Gagnon que je ne connaissais pas du tout. C'est bienfaisant dans ce chaos social. Il bon de savoir qu'il n'y a pas que des borgnes et des aveugles pour projeter un éclairage sur la réalité.