Le Québec, entre le père et les Glorieux

Louis-José Houde, Patrice Sauvé et Matthieu Simard au Centre Bell, temple des Canadiens
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Louis-José Houde, Patrice Sauvé et Matthieu Simard au Centre Bell, temple des Canadiens

Max a les yeux rivés sur le téléviseur, absorbé tout entier par la game du Canadien. De part et d’autre, ses amis font de même, assis sur le bout du sofa. Soudain, sa blonde, Julie, s’amène, une valise à la main. Elle le quitte. Et le monde de Max de basculer. Quoique depuis le décès de ses parents, sept ans plus tôt, d’aucuns puissent arguer que Max était déjà à l’envers. Retranché dans la boutique de souvenirs du Canadien qu’il a héritée de son père, Max est mûr pour une introspection tragicomique, laquelle se trouve au coeur du film Ça sent la coupe. Le romancier et scénariste Matthieu Simard, le réalisateur Patrice Sauvé et la vedette Louis-José Houde racontent.

Le titre, ce souhait qu’on espère pouvoir formuler à l’approche des séries, remplit une double fonction : celle d’esquisser une toile de fond, soit cet amour quasi maladif de Max pour les Canadiens de Montréal, ainsi que celle d’inscrire d’emblée le récit dans un registre optimiste.

« Le Québec a un rapport particulier avec cette équipe-là, note à cet égard Patrice Sauvé. Le Canadien gagne, les gens sont de bonne humeur, le Canadien perd, le monde bougonne. Y a des raisons sociologiques, sûrement : Maurice Richard comme héros populaire auquel on a pu s’identifier à un moment charnière. Mais il y a aussi ce que ce sport-là offre comme image : celle d’un joueur qui fait son chemin et qui essaie de rentrer une rondelle dans un but. C’est limpide. On essaie tous de faire ça dans nos vies, chacun à notre manière. »

Du roman à l’écran

« Entre la publication du roman en 2004 et l’apparition du projet d’adaptation, j’ai disposé d’un bon laps de temps pour écrire autre chose, mais aussi pour me permettre d’avoir une distance vis-à-vis de l’histoire », explique Matthieu Simard.

C’est d’abord en tant que conseiller à la scénarisation que Patrice Sauvé est venu lui prêter main-forte. Le courant a passé.

« Pendant trois ans, on s’est rencontrés autour d’un café, souvent chez nous, relate le réalisateur de La vie, la vie et de Grande ours — La clé des possibles. On parlait de chars, de scénario, et puis de nos vies, dans cet ordre-là — c’est toujours plus long avant de tomber dans l’intime. De fil en aiguille, j’ai développé une vision du film, et de conseiller, je suis devenu réalisateur attitré. Au-delà du récit et de ses enjeux, c’est l’acuité de Matthieu qui m’a gagné ; sa douce ironie. Il réussit à nous faire sourire pendant qu’on tombe. »


Personnage-métaphore

Le personnage de Max a en l’occurrence beaucoup évolué. « J’avais basé Max sur ce que j’étais à l’époque, révèle Matthieu Simard. Alors que là, Max a une profondeur que je n’aurais pas pu lui donner il y a 12-13 ans. Tôt dans le processus, Patrice et moi avons voulu faire un film qui nous ressemble. Dans sa difficulté à communiquer, à avancer, dans sa nostalgie aussi, Max a quelque chose de typiquement québécois. Si seulement il arrivait à parler… On est nombreux, à être comme ça. »

À ce chapitre, l’incommunicabilité n’est pas l’apanage des gars, dans le film. En témoigne cette réplique livrée par Julie (Émilie Bibeau) : « On fait pas ça, nous autres, se parler. » Ce n’est pas revanchard, plutôt un constat. C’est la réplique favorite de l’auteur :

« La ligne convient pour leur histoire, mais elle représente aussi ce qu’on est collectivement, je trouve. On ne se parle pas : on gueule fort sans s’écouter, on s’obstine, pis après on boude. »

Dans la délicatesse

Pendant ce temps, à l’insu de Matthieu Simard et Patrice Sauvé, Louis-José Houde se faisait offrir par une amie deux des romans du premier, dont Ça sent la coupe. « Ça m’a plu, ça m’a ému : le type d’humour, le hockey en arrière-plan, moi qui suis fan… Quand on m’a approché, ma principale préoccupation était de savoir si j’étais en mesure de jouer Max : est-ce que j’étais le bon choix ? C’est un rôle nuancé, qui demande une retenue. C’est plus sobre que ce que je fais d’habitude, mais ça n’a pas été une contorsion, en fin de compte, d’y aller dans la délicatesse. Je tenais à ce que Max ait cette sensibilité, cette vulnérabilité. C’est pas le cliché du macho sportif de salon. On est ailleurs. »

Louis-José Houde n’en est pas à son premier « premier rôle », mais il a auparavant partagé la vedette, comme dans De père en flic. Il n’avait encore jamais porté un film de la sorte.

« La pression est différente, plus proche de ce que j’ai vécu comme stand-up, comme animateur de gala ; c’est presque comme être gardien de but. Cette année, j’ai enchaîné deux gros films : celui-ci et De père en flic 2. Ça fait en sorte que j’ai très hâte de retrouver la scène, mais en même temps ça m’a inspiré du nouveau matériel. Jouer des textes écrits par d’autres, côtoyer leur univers, ça nourrit ma propre création. Je ne pourrais plus me passer de ça. »

De la présence du père

Outre le protagoniste, l’histoire s’est passablement transformée, elle aussi. « Ç’a commencé comme de la chronique, rappelle Matthieu Simard. C’était juste des petites histoires d’un gars maladroit avec les filles, et un peu pris avec ses amis qui lui demandent toujours de l’aide sans jamais vraiment l’écouter, lui. Le roman parlait de solitude, alors que le film parle de deuil. Le fait d’avoir eu des enfants, puis d’avoir accompagné mon père pendant deux ans de maladie jusqu’à son décès quelques jours avant le début du tournage, ça m’a amené à vouloir parler de la relation père-fils, et du deuil, justement. »

La difficulté de communiquer a pris de l’importance dans le scénario. « J’étais à l’hôpital avec mon père, et je me disais : “Mon Dieu qu’on s’est pas beaucoup parlé.” Et c’est pas parce qu’on s’aimait pas, et c’est pas parce qu’on n’a pas passé du temps ensemble : on a eu une super relation, mais on se parlait de Formule 1, de hockey… Je lui ai dit “je t’aime” sur son lit de mort. »

Bref, c’est un coup du sort, plus qu’un désir prémédité, qui a amené Ça sent la coupe à aborder l’un des thèmes emblématiques du cinéma québécois : le père. À tel point qu’à l’issue du film apparaît la dédicace « À nos papas ».

Présenté en ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois le 22 février, «Ça sent la coupe» prend l’affiche le 24.