«Inuk en colère» — Ça fera !

Militante active, avocate de formation et conceptrice de vêtements en peau de phoque, Aaju Peter a pris part au documentaire.
Photo: ONF Militante active, avocate de formation et conceptrice de vêtements en peau de phoque, Aaju Peter a pris part au documentaire.

« Quand j’étais petite, je pensais que la misère dans laquelle on vivait était normale. » Troublante, cette confidence émane de la documentariste Alethea Arnaquq-Baril au cours de la narration de son documentaire Inuk en colère. Projet au long cours, projet nécessaire, son film amorcé en 2008 revient sur l’enjeu controversé de la chasse aux phoques et donne la parole aux Inuits (ou Inuk), principaux intéressés et pourtant privés de voix au chapitre.

Que l’on approuve ou que l’on réprouve la chasse au phoque, il y a énormément à apprendre de ce documentaire fouillé sur le plan factuel et passionnant sur le plan anthropologique, humain. Car c’est à un véritable voyage que la cinéaste convie le spectateur qui, lancé à sa suite sur les vastes étendues de l’Arctique, découvre les vestiges prégnants d’un mode de vie démonisé.

« Enfant, ce que j’entendais à la télévision ne correspondait pas du tout à ce que je voyais autour de moi », évoque encore la cinéaste.

Leur Grande Dépression

Consciente du préjugé défavorable qui entoure la chasse aux phoques, la documentariste privilégie une approche vivante mais éducative afin de combattre, c’est sa thèse, trois décennies de désinformation. Le film n’est jamais aussi pertinent, et émouvant, que lorsque sont évoqués les contrecoups de l’embargo européen de 1982. Du jour au lendemain, 75 % de la production n’a plus trouvé preneur. Les prix ont dégringolé.

Outre le choc financier, les Inuits ont dû composer avec un choc psychologique tout aussi violent, ce mode de vie qu’ils estimaient pratiquer en harmonie avec la nature depuis des siècles renvoyant désormais d’eux une image barbare.

« Ç’a été notre Grande Dépression à nous. Sans moyen de subsistance, plusieurs sont partis en ville », relate un vieux chasseur qui s’est donné le mandat de transmettre les savoirs ancestraux aux plus jeunes.

Déjà élevé depuis les relocalisations des années 1970, le taux de suicide a atteint des sommets, demeurant depuis parmi les plus élevés du monde.

« Ce n’était pas un problème auparavant », note Alethea Arnaquq-Baril, qui rappelle du même souffle que contrairement à l’idée reçue, les Inuits ne font pas qu’utiliser ou vendre la peau du phoque : ils en consomment la viande, qui est pour eux un aliment de base. D’ailleurs, on voit la transformation du phoque de A à Z, de la chasse à la consommation en passant par le dépeçage et la confection de vêtements.

Prendre la parole

L’aspect le plus intéressant abordé est le non-sens que représente le titre Inuk en colère. En effet, d’expliquer l’auteure, traditionnellement, les Inuits ont toujours résolu leurs conflits dans le calme, la perte de sang-froid étant un signe de faiblesse, voire de culpabilité. Sachant cela, Alethea Arnaquq-Baril explique que par rapport aux activistes « bien organisés » et « très bien financés », et connus pour leurs démonstrations flamboyantes (on en montre plusieurs exemples), les Inuits, pas les êtres les plus extravertis, partent avec un sacré désavantage.

En cela, Inuk en colère est un documentaire important. De fait, il met en lumière plusieurs données longtemps occultées. À cet égard, s’il n’est jamais revanchard, le ton d’Alethea Arnaquq-Baril laisse parfois poindre quelques pointes de sarcasme ou d’ironie. L’ensemble, cela dit, demeure très digne, en plus d’être expertement filmé et monté (le film a reçu le prix du public au Hotdoc et sera présenté sous peu à la Berlinale).

Sans dévoiler la tournure que prennent les événements, on dira simplement qu’il sera dorénavant plus difficile de compter les Inuits comme quantité négligeable dans un débat qui les concerne au premier chef.

À défaut d’être réellement « en colère », ils ont fini de se taire.

Inuk en colère (V.F. de Angry Inuk)

★★★ 1/2

Canada, 2016, 85 minutes. Documentaire d’Alethea Arnaquq-Baril.

1 commentaire
  • Anne Sirois - Abonnée 11 février 2017 22 h 01

    Précision lexicale

    Inuk est le singulier, Inuit le pluriel du même mot.