Partir, revenir

On la sent fatiguée mais sereine, Anne Émond. En entrevue, elle ne dément pas.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir On la sent fatiguée mais sereine, Anne Émond. En entrevue, elle ne dément pas.

Du 9 au 12 février, Rivière-du-Loup est l’hôte du festival Vues dans la tête de…, lors duquel un cinéaste invité concocte une programmation de films d’ici. C’est à Anne Émond qu’on a cette année demandé d’y aller de ses coups de coeur. Les organisateurs mettront en outre son propre travail en vitrine en présentant le huis clos philosophico-amoureux Nuit #1, la saga familiale Les êtres chers et la bio expérimentale Nelly. On a discuté de tout cela avec la cinéaste juste avant son départ pour le Bas-Saint-Laurent, région de son enfance.

Au menu d’Anne Émond : les fictions Les démons, de Philippe Lesage, et King Dave, de Podz, de même que le documentaire Oncle Bernard : l’anti-leçon d’économie, de Richard Brouillette. Les trois réalisateurs seront là pour échanger avec les cinéphiles de Rivière-du-Loup. Lesquels pourront aussi découvrir les courts métrages Mutants d’Alexandre Dostie, Nina de Halima Elkhatabi, Ruby pleine de marde de Jean-Guillaume Bastien, et Oh What a Wonderful Feeling de François Jaros, tous remarqués sur le circuit festivalier.

C’est là une douce revanche pour Anne Émond, qui naguère eut du mal à étancher sa soif de cinéma. Pas évident de développer, puis nourrir, sa cinéphilie hors des grands centres.

« J’étais une jeune fille solitaire qui lisait pendant que les autres allaient jouer dehors. Le cinéma n’était pas une préoccupation dans ma famille, mais un après-midi, je devais avoir sept ans, je suis tombée en zappant sur L’effrontée, de Claude Miller, avec Charlotte Gainsourg [sur les émois et désillusions d’une adolescente]. Je l’ai écouté presque en transe. C’était physique : j’avais les mains moites. Il y avait des aspects troublants pour une fillette, mais il y avait surtout cette révélation que le cinéma, ça pouvait être ça : des humains qui vivent des émotions intimes. Ç’a été une réalisation fulgurante. J’ai mis du temps à retrouver cet état. Ce premier choc a été déterminant. Il a orienté la suite de mon parcours. »

Famille de cinéma

 

C’est ce genre de « choc » qu’elle a de nouveau vécu en voyant le film de Philippe Lesage, l’un de ses favoris de la dernière année.

Le monteur de ce film, Mathieu Bouchard-Malo, a également monté tous ceux d’Anne Émond. Il participera avec elle à un grand entretien mené par la collègue Manon Dumais sur le thème « Mon équipe… mes amis ? ».

« Est-ce que l’amitié transforme la relation de travail ? résume Anne Émond. Mathieu est un ami de longue date. Ça déborde du cadre professionnel. Il fait partie des quelques personnes qui lisent mes premières versions de scénarios. J’ai confiance en lui. Donc, dans ce cas précis, oui, l’amitié transforme la relation de travail : elle la bonifie. Avec Nuit #1 et Les êtres chers, j’avais la même équipe, dont Mathieu Laverdière à la direction photo. Sur Nelly, et c’est le fruit d’un concours de circonstances, j’avais une nouvelle équipe pour des postes clé, dont Josée Deshaies à la photo. Je les adore tous les deux, mais c’est deux approches distinctes, deux types d’énergies. Mathieu est hyperémotif, chaleureux, à fleur de peau : je l’ai vu pleurer derrière son oeilleton. Il est instinctif, aussi. Josée a un background en histoire de l’art, ça se sent dans ses compositions. Elle a un détachement qui était parfait pour Nelly, le personnage se regardant vivre. Dorénavant, c’est ce qui va guider mes choix : quelle approche servira le mieux le film. »

Vers un renouveau

 

On la sent fatiguée mais sereine, Anne Émond. Elle ne dément pas.

« J’ai travaillé sans arrêt depuis trois ans. J’ai enchaîné Les êtres chers et Nelly, deux films pas faciles, sans pause. J’y ai mis tout ce que j’avais de talent, d’intelligence et de bonne foi. Je suis sur les genoux. Déjà qu’après Nuit #1, j’avais envisagé tout plaquer : je suis allée jusqu’à m’inscrire en psycho à l’université — je me suis vite ravisée. En parallèle, je m’aperçois que je suis hantée par les mêmes thèmes : la solitude, la dépression. Là, j’ai envie… d’ouvrir. J’ai envie d’autre chose. »

Gageons que ce « retour aux sources » saura l’inspirer.


Retour sur Nelly…

Librement inspiré de l’oeuvre et de la vie de Nelly Arcan, Nelly a suscité la controverse.

« J’allais me faire rentrer dedans de toute façon, confie Anne Émond. Les proches et la famille de Nelly ont vu le film et l’ont appuyé. Après, chacun a sa perception, et le film ne pouvait renvoyer à chacun l’image qu’il s’est faite d’elle. On m’a reproché de ne pas l’avoir montrée articulée et battante en entrevue, alors que pour moi elle se sentait coincée par les médias ; ridiculisée. Elle était brillante, mais on ne lui laissait pas montrer le dixième de son intelligence. D’autres disent que j’insiste sur l’aspect prostitution. Ce volet-là est en minorité. J’ai travaillé le scénario pendant quatre ans, avec une charte de couleurs pour chaque facette — l’amoureuse, la prostituée, l’écrivain, la star. J’ai voulu le film comme un flot, un cauchemar, mais derrière, la construction est savante. Ces scènes-là étaient-elles plus confrontantes ? Lire une chose et la voir, c’est différent. Mais ç’aurait été malhonnête d’occulter cet aspect de la vie de Nelly : elle-même ne l’a pas fait de son vivant. »


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