L’équipe de «Ceux qui font les révolutions...» essuie vandalisme et intimidation

Le film de Mathieu Denis et Simon Lavoie a soulevé l’ire d’anciens acteurs du printemps 2012.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le film de Mathieu Denis et Simon Lavoie a soulevé l’ire d’anciens acteurs du printemps 2012.

« Je n’ai jamais vu ça dans toute l’histoire du cinéma québécois ! » La déclaration émane de Louis Dussault, dont la société K-Films Amérique distribue le long métrage Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, plongé en pleine tourmente depuis sa sortie le 3 février. En effet, malgré un accueil critique positif, le film de Mathieu Denis et Simon Lavoie a soulevé l’ire d’anciens acteurs du Printemps érable, qui ont pris la plume pour le dénoncer. Sans que ceci soit forcément relié à cela, les artisans du film ont par ailleurs fait l’objet d’intimidation et des affiches ont été vandalisées. On ignore qui est derrière cette cabale.

Pour mémoire, cette chronique politique conte le quotidien, et revisite le passé, de quatre jeunes révolutionnaires dont l’idéalisme vire au fanatisme après qu’ils eurent décidé de vivre en retrait d’un monde qu’ils désirent pourtant changer.

« Quand elles n’ont pas été arrachées, des inscriptions haineuses ont été écrites sur les affiches du film dans Hochelaga autant que dans Rosemont ou sur le Plateau ; ça n’est pas circonscrit à un quartier. Notre réseau Facebook a été infiltré ; on a eu du sabotage, du harcèlement. On remet en question le droit d’exister du film : c’est stalinien comme attitude », explique Louis Dussault, qui a envisagé de porter plainte à la police, mais y a renoncé pour l’instant.

S’il n’a jamais rien vu de tel dans le cinéma québécois, le distributeur dresse toutefois un parallèle avec un film français fort controversé en son temps. « Quand La maman et la putain est sorti en 1973, tous les soixante-huitards ont dénoncé un film qui trahissait les idéaux de Mai 68. On évoquait une dérive de la droite. Ils n’avaient pas de recul et ont pris le film pour une tentative d’illustration de Mai 68 alors que ce n’était pas ça. De la même manière, le film de Mathieu et Simon n’est une illustration ni du Printemps érable ni du vécu de ceux qui l’ont fait. »

Un malentendu ?

Selon le distributeur, l’affaire tient du malentendu. Impression partagée par Mathieu Denis, coauteur du film avec Simon Lavoie.

« Simon et moi, nous nous surprenions que le Printemps érable soit si vite disparu de la sphère publique ; qu’il ait été si vite occulté des débats publics. Nous avons donc voulu ramener certains questionnements soulevés à l’époque. En ce moment, il y a un groupe de personnes qui s’attaque à l’existence même du film, qui nous reproche de ne pas avoir reproduit fidèlement ce qu’a été l’expérience du Printemps érable de l’intérieur. Mais ce n’est pas du tout ce que nous prétendions faire. Notre film ne se passe pas en 2012 ; il n’est pas un compte rendu de ce qui s’est produit alors et il ne met pas en scène des personnes réelles. L’action se déroule aujourd’hui, avec des personnages fictifs qui tentent de rester engagés dans la durée tout en faisant face à des questionnements difficiles : comment se battre ? Et contre qui ? Pour moi, ces questionnements-là, oui, font écho à la lutte étudiante de 2012, mais ils résonnent de manière universelle au présent. En tant que société, en tant que collectivité, on doit tous se débattre avec cette problématique. Nous sommes plusieurs à craindre que notre société soit en train de foncer dans un mur, mais nous ne détenons pas la solution. S’attaquer de la sorte au film, c’est se tromper de cible. »

Fédérateur néanmoins

Invité à commenter l’affaire, le co-porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) durant la grève étudiante de 2012, Gabriel Nadeau-Dubois, a avoué n’avoir prévu voir le film que le lendemain, tout en précisant du même souffle : « Depuis 2012, j’ai rarement vu autant de militants, qui proviennent de toutes sortes de tendances à l’intérieur du mouvement étudiant, être autant d’accord sur quelque chose. Des plus modérés au plus radicaux, les réactions sont unanimement négatives

Pour autant, Mathieu Denis reste philosophe. « Dans la frange la plus furieuse, épidermique, de la réponse à notre film, je perçois ironiquement une ressemblance avec nos personnages qui portent en eux une fougue évidente, mais aussi une part d’amertume, ainsi qu’une colère qu’ils ne savent pas comment canaliser. Dans le cas présent, on dirait qu’il y a des gens qui ont canalisé leur colère contre notre film. Je ne suis pas prêt à dire que c’est mauvais, en cela qu’il y a de nouveau une prise de parole. On rediscute de l’héritage du Printemps érable… Même si c’est douloureux de subir certains commentaires, j’y vois du positif », conclut le coréalisateur qui, pour l’anecdote, arrivait d’une rencontre avec des étudiants en cinéma de l’UQAM au moment de rappeler Le Devoir.

Lauréat du prix du meilleur long métrage canadien au Festival international du film de Toronto, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau sera présenté ces jours-ci au Festival international du film de Berlin dans la section « Generation », consacrée à la jeunesse.

11 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 9 février 2017 07 h 04

    Titre provocateur

    Il faut dire que le titre du film (Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser un tombeau) est provocateur et ressemble fort à une accusation.

    Le titre du film a lui seul me semble dérangeant. J'ai vu la bande-annonce du film qui ne révèle pas grand chose du contenu du film. Probablement que si le même film avait pour titre "La révolution", il n'y aurais pas eu ce genre de réactions épidermiques.

    Aussi, quand je pense "au printemps érable", j'y vois plus un raz le bol d'une grande partie de la population, plutôt que l'action de peitis groupes marginaux.

    En tout cas, la bande-annonce ne donne pas envie de voir le film. Je préférerais un documentaire qui fasse un résumé objectif de ce moment de la vie collective des Québécois plutôt qu'une fiction qui semble négative. D'ailleurs, le titre du film suggère une trop grande modération des manifestants ce qui n'est sûrement pas l'avis de l'écrasante majorité des Québécois.

    Pour beaucoup de monde, c'était une période pénible et si l'on pouvait se réjouir de l'attachement à certaines valeurs, il n'en demeure pas moins que la société était très divisée quant aux conséquences d'un tel confit qui a pris des proportions démesurées.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 9 février 2017 11 h 41

      "Il faut dire que le titre du film (Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser un tombeau) est provocateur et ressemble fort à une accusation." Eric Lessard

      J'ai exactement la même réaction que vous concernant le titre de ce film et ce qu'il sous-entend. Ce qui fait en sorte que je suis sceptiques devant les propos de justifications avancés par les auteurs... Je ne suis donc pas surpris des réactions négatives, au Québec, que provoque la diffusion de ce long métrage. Comment oublier la mobilisation citoyenne du printemps 2012 face à un gouvernement pourri et corrompu et face à l'entêtement de Charest qui refusait de négocier?
      Certes, ce mouvement étudiant et citoyen n'a en rien provoqué une révolution... Par contre, il a donné sa légitimité à la Commission Charbonneau et a obligé le gouvernement Charest à annoncer la tenue des élections.

    • Bernard Plante - Abonné 9 février 2017 11 h 57

      M. Lessard, le conflit a pris des proportions démesurées parce qu'il a été utilisé à des fins politiques par le parti libéral. Tout comme lors de l'épisode du FLQ dans les années 1970, le gouvernement libéral (toujours lui) a jeté de l'huile sur le feu et fait monter la pression afin de créer une crise de toute pièce et d'alarmer la population, pour ensuite blâmer les manifestants pour la situation alors que ceux-ci manifestaient pacifiquement. Au dernier acte, les libéraux se sont servi de la population alarmée pour casser le mouvement de manifestation. Ne voyez-vous pas que le parti libéral répète toujours les mêmes stratégies afin de maintenir la population sous contrôle?

      Depuis que le mouvement de 2012 a été brisé, notre société (toujours dirigée par le parti libéral...) régresse à plusieurs niveaux afin de faire toujours plus de place au secteur privé et à leur logique du profit à tout prix. Il s'agit là d'une déconstruction sociale programmée de ce qui avait été mis en place durant la Révolution tranquille.

      Comme le coréalisateur du film, je crois qu'il est positif qu'une discussion se remette enfin en branle à ce sujet car si nous continuons sur la lancée actuelle que restera-t-il du Québec dans dix ans? Voulons-nous devenir une simple succursale pétrolière et minière du Canada sans filet social et exploitée pour ses ressources naturelles tel un pays d'Afrique?

  • Robert Morin - Abonné 9 février 2017 07 h 37

    Savoir s'assumer...

    Je n'ai malheureusement pas encore visionné le film, mais j'ai tout de même pas mal de difficulté à adhérer aux faux-fuyants invoqués par ses auteurs, que je résumerais par ce propos de Mathieu Denis : «Notre film ne se passe pas en 2012 ; il n’est pas un compte rendu de ce qui s’est produit alors et il ne met pas en scène des personnes réelles. L’action se déroule aujourd’hui, avec des personnages fictifs qui tentent de rester engagés dans la durée tout en faisant face à des questionnements difficiles : comment se battre ? Et contre qui ?»

    Cet argument du «film fiction pure» me semble malhonnête, d'autant plus qu'il semble que les séquences d'archives du Printemps érable y sont légion. Et puis invoquer l'argument de l'actualité de la réalité qui y est décrite par opposition à des événements survenus il y a moins de cinq ans ne me semble pas plus convaincant. Bref, on dirait que les auteurs de ce film coup de poing ont du mal à s'assumer!

    • Serge Morin - Inscrit 10 février 2017 09 h 30

      Et ceux du printemps érable pensent encore avoir réussi un événement inaltérable.
      Oui le printemps érable est un demi-succès.

  • Yves Côté - Abonné 9 février 2017 07 h 41

    Il y eut quelque chose de fondamentale...

    Il y eut quelque chose de fondamentale pour la société québécoise dans le Printemps Erable, j'en suis convaincu depuis l'observation que j'ai pu en faire.
    J'en veux pour conviction deux faits, le deuxième étant un fait personnel.
    Le premier : cinq ans après son avénement, ce mouvement de contestation fait toujours suffisament parlé de lui pour ne pas être devenu consensuel.
    Et le deuxième : suite à la série d'événements qui l'ont particularisés, j'ai travaillé plusieurs mois à rédiger un essais politique qu'à raison ou pas je crois original, adoptant le parti pris d'un lien contemporain de celui-ci avec l'histoire particulière du Québec, comme d'un continuum dans ce que nous Québécois sommes en termes sociaux et culturels, et qui jamais ne trouva d'éditeur pour être diffusé...
    Eléments qui renforcent, plutôt que le contraire, mon idée que malgré certaines apparences, tout est loin d'être terminé avec le mouvement populaire de mécontentement général des choses au Québec.
    Des choses éducatives, des choses sociales, des choses culturelles, des choses linguistiques, des choses économiques et des choses normatives légalement parlant. Donc, de toutes choses réellement politiques, en somme...
    Ce qui ne peut avoir comme conséquence que de nous donner à attendre la suite de celle-ci.
    Merci de m'avoir lu.

  • Serge Morin - Inscrit 9 février 2017 08 h 57

    Ce qui est sur, les nostalgiques du printemps érable , si jeunes, n'aimeront pas.

  • Gilbert Turp - Abonné 9 février 2017 08 h 59

    Le printemps érable...

    N'est pas la propriété privée de qui que ce soit.
    Elle est un fait historique, la preuve en est que la culture s'en empare.

    Une œuvre d'art est un excellent moyen d'intégrer son histoire.