Des périls de la révolte

Les réalisateurs explorent la radicalisation de leurs personnages sans en faire l’apologie.
Photo: K-Films Amérique Les réalisateurs explorent la radicalisation de leurs personnages sans en faire l’apologie.

Il y eut des manifestations monstres. Il y eut des larmes et des blessés. Et il y eut des discours enflammés. Puis il n’y eut plus que le silence. Dispersée, la foule étudiante, envolés, les espoirs du Printemps érable. Cinq ans plus tard, le statu quo prévaut. Mais est-ce bien le cas ? Refusant d’y croire, Mathieu Denis et Simon Lavoie ont imaginé le parcours de quatre jeunes qui auraient décidé de poursuivre le combat dans Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau.

Ils ont pris des noms de maquis : Giutizia (Charlotte Aubin), Tumulto (Laurent Bélanger), Ordinne Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez), et Klas Batalo (Gabrielle Tremblay), cette dernière étant une jeune femme trans qui se prostitue pour subvenir aux besoins de ses compagnons. Lesquels sont, initialement, tout à fait à l’aise avec le fait que le corps de leur amie soit exploité pour le bien commun.

À cet égard, les coauteurs posent tout du long un regard à la fois empathique et critique sur leurs personnages, des héros dotés d’une bonne part de romantisme qu’ils admirent à l’évidence, mais dont ils perçoivent néanmoins les failles et les contradictions. « Notre film en est un sur l’idéalisme et l’engagement, et sur la difficulté d’être idéaliste et engagé », résumait Mathieu Denis en entrevue au Devoir. C’est une histoire, et non l’Histoire.

Sans complaisance

Véritable mosaïque formelle, le film intègre des documents d’archives, des vidéos récentes tirées d’Internet, de même que des citations venant entrecouper les différents chapitres. Il en résulte une chronique sociopolitique ambitieuse et très recherchée. La facture, cela dit, ne fait jamais ombrage au propos : elle l’élève.

Même en partant d’intentions nobles, on risque la dérive dès lors que l’on opte pour le repli, entre autres constats du film. Reclus dans leur appartement rempli de livres et de fresques mais dont les fenêtres ont été placardées, les quatre protagonistes se sont retirés d’un monde qu’ils entendent paradoxalement changer.

De cet isolement volontaire naît une forme de dogmatisme, rien ni personne ne venant remettre en question le groupe engoncé dans une pensée unique qui prend peu à peu valeur de vérité absolue.

Une vérité que la cellule essaie d’abord de propager, puis, graduellement, d’imposer à force de frustration et d’efforts vains. Arrive la violence, coule le sang des innocents. Ce n’était pourtant pas le but.

On le précise, Mathieu Denis et Simon Lavoie explorent la radicalisation de leurs personnages, mais ils n’en font absolument pas l’apologie. Ils essaient d’en comprendre l’origine et les mécanismes. La nuance est fondamentale.

Science-fiction politique

Certes, c’est de la science- fiction politique, presque une uchronie, mais le postulat est loin d’être farfelu. Ses assises sont solides. On pense notamment à l’intégration de cette entrevue avec Hubert Aquin. L’auteur y explique avoir été convaincu qu’une révolution secouerait le Québec pour se rendre à l’évidence que non, tout en soutenant que tôt ou tard, il en surviendrait une vraie.

Le film prend justement cette idée et imagine une suite à la révolution sans lendemain (pour l’heure ?) du Printemps érable. Ce faisant, les réalisateurs remettent en question sans faux-fuyant des notions telles l’idéalisme et le fanatisme, tout en méditant sur les périls d’agir, et de réfléchir, en vase clos.

Par le truchement de cette tentative de révolution fictive, les coréalisateurs continuent d’interroger l’identité québécoise. Ce qu’ils ont fait ensemble dans Laurentie, et chacun de son côté, dans Corbo pour Mathieu Denis, et dans Le déserteur et Le torrent pour Simon Lavoie.

Là encore, les cinéastes ne se mettent pas la tête dans le sable. Leurs protagonistes sont tous blancs, phénomène dont les personnages ne se rendent pas compte et de fait, rien dans leurs paroles ou leurs gestes ne suggère la moindre xénophobie. Ce n’est toutefois pas innocent de la part des coauteurs : cela participe d’une illustration du repli déjà évoqué. Et cette fermeture inconsciente constitue la principale faiblesse de ces révolutionnaires, démontre sans équivoque le film.

Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier la toute dernière scène où s’opère, au propre et au figuré, un décloisonnement puis une ouverture. C’est sur de la lumière, littéralement, et avec tout ce que cela comporte de symbolisme, que se clôt le film.

Autre nuance

Et pourtant, parce qu’il y a violence et questionnement identitaire, il sera tentant de faire l’amalgame entre les deux, mais l’un n’a, ici, rien à voir avec l’autre.

Les personnages se battent au premier chef contre les valeurs matérialistes et néolibérales dominantes. Leur combat n’est pas identitaire. Cela, c’est la préoccupation de fond des coauteurs derrière eux ; autre nuance.

C’est là une oeuvre audacieusement écrite et montée, et, entre les deux, réalisée avec panache. Chargé de douleur et de poésie, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau transcende son sujet et invite à une réflexion bien plus vaste.

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau

★★★★

Québec, 2016, 184 minutes. Chronique de Mathieu Denis et Simon Lavoie. Avec Charlotte Aubin, Laurent Bélanger, Emmanuelle Lussier-Martinez, Gabrielle Tremblay.