La voix délicate et profonde de Laguionie

«Le dessin est décalé, résilient et désuet, comme l’univers de Louise», explique le cinéaste Jean-François Laguionie.
Photo: Gebeka Films «Le dessin est décalé, résilient et désuet, comme l’univers de Louise», explique le cinéaste Jean-François Laguionie.

Jean-François Laguionie est un grand cinéaste d’animation français, qui a fait ses classes dans le théâtre d’ombres avant de découvrir les arcanes de son métier auprès de Paul Grimault (Le roi et l’oiseau). Déjà en 1978, son magnifique La traversée de l’Atlantique à la rame remportait la Palme d’or du court métrage à Cannes.

Puis, au long des ans, des films phares comme Le tableau, Le château des singes, L’île de Black Mór ont gagné le coeur du public et de la critique. Ses oeuvres sont noyées d’embruns, de large et de rivages, de personnages en porte-à-faux avec le monde lancés à l’aventure. Elles se nourrissent de regards sur l’art aussi, avec un attrait pour le merveilleux. Tout artiste trace une autobiographie. « On ne s’en rend pas compte, dit-il, mais on se révèle. »

En novembre dernier, Les Sommets de l’animation avaient lancé à Montréal son dernier long métrage Louise en hiver, émouvant, insolite et rempli d’humanité. Le voici dans nos salles dès vendredi prochain.

On le rencontre à Paris, humble comme tous les créateurs vraiment inspirés, encore tout étonné du succès récolté en France par cette animation pour adultes dont les enfants raffolent aussi : « Je me disais : les enfants vont s’ennuyer. Une histoire de grand-mère… Mais ils ont des grands-mères… »

S’il s’agit d’un film breton, c’est que Jean-François Laguionie vit dans la région. Il s’est inspiré de ses souvenirs et de ceux de sa mère pour livrer ce qu’il qualifie « d’ode à la liberté. »

Louise en hiver n’est pas sans parenté avec une autre formidable animation française sur nos écrans : La tortue rouge, de Michael Dudok de Wit, également campée sur un bord de mer désert ; toutes deux inspirées par les aventures de Robinson Crusoé.

Sa Louise (voix rauque de Dominique Frot) est une vieille dame dans une station balnéaire qui manque son train à la fin de l’été. Elle survit seule, puis avec un chien, le reste de l’année, en apprivoisant son environnement, car personne ne s’inquiète de son absence.

Souvenirs et apaisement

« Au début, Louise est inquiète, puis elle devient une sorte de résistante et prend la situation comme une provocation. Sans doute vit-elle sa solitude depuis longtemps, mais ici, la nature, qui ne l’avait jamais particulièrement charmée, lui rapporte les souvenirs de sa vie. Elle s’abandonne et se retrouve. Ça parle à beaucoup de monde. Une vieille dame est venue m’embrasser après une projection. Le film lui présentait une porte de secours. Une autre m’a dit : “Louise a raté son train. J’ai envie de rater moi aussi quelque chose.” »

Il avait écrit Louise en hiver en 1980, mais désirait le tourner en prises de vue réelles. Ça ne s’est pas fait… Jean-François Laguionie ne commence ses films ni par un scénario ni par un story-board. L’animateur écrit d’abord une histoire, bientôt publiée. « J’aime autant dessiner qu’écrire, avoue-t-il. Ça me procure une maquette pour la totalité du film. Puis les croquis s’éloignent un peu du texte. Au départ, le rivage de Louise en hiver devenait comme une décharge, avec toutes sortes d’objets, une télévision par exemple. Les dessins m’ont mené ailleurs. »

Ailleurs dans tous les sens du terme… « Je n’avais pas touché aux pinceaux depuis les années 1970. En ce moment, on va vers des choses artificielles, des outils sophistiqués, des techniques numériques. En réaction contre les ordinateurs, j’ai utilisé un papier à grain. Ces stations balnéaires sont un peu détachées de la vie et du temps. Ainsi le dessin est-il décalé, résilient et désuet, comme l’univers de Louise. J’ai commencé par les décors et utilisé des teintes pastel en me référant aux peintres du début du XXe siècle, avant de trouver des jeunes techniciens qui ont pris comme un pari de donner aux images de synthèse l’apparence du travail à l’ancienne. »

La remarquable musique de Pierre Kellner et Pascal Le Pennec est à deux temps : « Du piano jazz pour son quotidien et une musique orchestrale consacrée à ses souvenirs d’enfance et à ses rêves, mais les bruits de bord de mer constituent une partition à eux seuls. Les passages du réalisme aux rêves laissent le spectateur faire son interprétation du film. Ils peuvent y voir une nostalgie ou un espoir. »

Jean-François Laguionie a des projets dans ses cartons : les suites du Château des singes et du Tableau. « Aussi une histoire plus personnelle, des souvenirs d’enfance avec mon papa, davantage dans l’esprit de Louise en hiver. » Il écrit. Les dessins suivront…

Cette entrevue a été effectuée à Paris, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.