L’inquiétante ruralité de «Maudite poutine»

On voit Vincent (Jean-Simon Leduc, à droite, au regard d’innocence) aimer ce frère (Martin Dubreuil, habité) de la déchéance duquel il est douloureusement conscient: un sort qu’il a fait son possible pour éviter jusque-là, mais qui semble en passe de le rattraper.
Photo: Funfilm distribution On voit Vincent (Jean-Simon Leduc, à droite, au regard d’innocence) aimer ce frère (Martin Dubreuil, habité) de la déchéance duquel il est douloureusement conscient: un sort qu’il a fait son possible pour éviter jusque-là, mais qui semble en passe de le rattraper.

Vincent doit de l’argent. Beaucoup d’argent. De l’argent qu’il n’a pas. Sa vie ne lui appartient plus vraiment. Avec ses deux amis musiciens, il a volé du pot au truand de leur patelin. Déjà, il y a eu des dégâts. Seul Vincent n’a pas été passé à tabac. Martin y a veillé. Martin, c’est son frère aîné : un peu junky, un peu sorcier. Dans une semaine, il faudra payer. Au bout des ténèbres : une lumière qui a presque renoncé à briller.

Maudite poutine, le premier long métrage de Karl Lemieux, a été dévoilé à la Mostra de Venise l’automne dernier et vient d’être présenté au Festival international du film de Rotterdam. Le voilà qui arrive dans nos salles, ce bel objet insolite et fragile. Une oeuvre personnelle, a confié le cinéaste venu du circuit expérimental.

Songe gothique sur fond de campagne hallucinée, Maudite poutine propose une quête initiatique toute simple, celle de Vincent, un être en devenir, latent. Partout — au travail, en répétition, en famille —, Vincent semble n’être présent que de corps, jamais d’esprit. C’est particulièrement vrai lors des magnifiques séquences tournées en usine. On y montre le jeune homme armé d’un souffleur et nettoyant les poussières et résidus qui recouvrent sol et machinerie fixe. L’espace d’un instant de poésie, on contemple avec lui l’improbable neige qui en résulte, toxique, mais si belle.

Avant le protagoniste, c’est le cinéaste Karl Lemieux qui a su déceler cette beauté-là, insoupçonnée, et filmée dans un noir et blanc granuleux évoquant un livre de gravures (la direction photo de Mathieu Laverdière est admirable). Le territoire rural, à l’instar de ses saillies industrialisées, est à la fois familier et hanté. Là réside l’essence d’un film tout de paradoxes.

À force de musique

Plongé en plein cauchemar avec le protagoniste, un Jean-Simon Leduc au regard d’innocence, on attend le réveil et on espère avec lui. Dans le clair-obscur ambiant, on craint que la noirceur se propage… La relation fraternelle est entre autres fascinante pour cela. On voit Vincent aimer ce frère (Martin Dubreuil, habité) de la déchéance duquel il est douloureusement conscient : un sort qu’il a fait son possible pour éviter jusque-là, mais qui semble en passe de le rattraper.

Vaines angoisses, car Maudite poutine n’est pas un film désespéré, au contraire. Ce n’est pas une énième histoire de mâle mou à inscrire à la cinématographie nationale, non.

Cette histoire-là en est une de résilience par la création. Vincent a passé sa jeunesse à fixer un horizon bouché. Un horizon qui s’ouvrira enfin à lui, ou, plutôt, que lui-même ouvrira, à force de musique — celle-ci au moins aussi importante que l’image dans le film, c’est dire.

Le rythme est incertain, c’est vrai, et il est des redites visuelles qui prêteront sans doute flanc à des accusations de « forme qui l’emporte sur le fond », mais tel n’est pas le cas.

Ici, le propos se déploie à même la facture.

Une nature unique

Car c’est beaucoup de son propre parcours que parle Karl Lemieux, pas tant par le truchement des développements narratifs que par la nature unique de son film, qui se voit et s’entend, puis se dépose, lentement.

Une oeuvre personnelle, donc, et derrière laquelle on devine l’artiste en train d’exorciser ses démons. Pas tous, on l’espère, le tourment étant la nourriture de prédilection de l’art, pour demeurer dans les paradoxes.

Du reste, et comme l’illustre à merveille le dénouement, la lumière n’est jamais aussi éblouissante qu’au sortir des ténèbres.

V.O. : Beaubien, Cinémathèque québécoise.

Maudite poutine

★★★ 1/2

Québec, 2016, 91 minutes. Drame de Karl Lemieux. Avec Jean-Simon Leduc, Martin Dubreuil, Robin Aubert, Francis La Haye, Marie Brassard, Alexa-Jeanne Dubé.