«Nelly», une grâce fugitive

La comédienne Mylène Mackay incarne brillamment Nelly Arcan et ses doubles.
Photo: Films Séville La comédienne Mylène Mackay incarne brillamment Nelly Arcan et ses doubles.

Elle vint au monde Isabelle, adopta le surnom Cynthia, puis mourut Nelly, prématurément. Des personnalités, elle n’en manquait pas. C’est une identité qui lui faisait défaut. Or, en devenant son propre sujet, l’auteure de Putain et de Folle s’en forgea une, puissante. Hélas, son mal-être transcendait cela, et elle préféra s’en retourner au néant à l’issue d’une vie trop courte de douleur et de création. Avec énormément d’intelligence et au moins autant de finesse, Anne Émond raconte Nelly Arcan par le truchement du film Nelly.

La cinéaste, qui signe un scénario truffé de références aux écrits d’Arcan, alterne entre les différentes facettes de son héroïne. Il s’agit d’une oeuvre d’évocation plutôt que de reconstitution, un parti pris artistique judicieux, en cela qu’il eût été vain de prétendre pouvoir cerner l’insaisissable.

Construction plurielle

Tour à tour enfant réprimée dans ses élans, amoureuse toxicomane, prostituée de luxe, romancière tourmentée et célébrité angoissée, Nelly se cherche et se réinvente. Le trait d’union entre chacune de ses existences « autofictives » : une nature autodestructrice.

Hormis la version gamine (Milya Corbeil-Gauvreau, fort bonne), Mylène Mackay les incarne toutes, brillamment : le look Amy Winehouse en Isabelle, le chignon et l’austérité hantée de Virginia Woolf en Nelly la romancière, le glamour et la tristesse sous-jacente de Marilyn en Nelly la star… Ni la comédienne ni sa metteure en scène n’appuient la démonstration. Au cinéphile d’analyser, ou non, les parallèles suggérés. Même à un premier niveau de lecture, le film se tient.

Après le huis clos philosophico-amoureux Nuit #1 et l’émouvante chronique familiale Les êtres chers, la cinéaste continue de bonifier sa palette cinématographique, privilégiant ici un éclatement narratif synchrone avec l’éclatement identitaire de son sujet.

Non linéaire, le montage de Mathieu Bouchard-Malo en appelle à la sensibilité du cinéphile. Nelly, femme rapaillée, se construit graduellement, un morceau à la fois. Et même lorsque le film apparaît en quête d’un dénouement, l’enchaînement subséquent rappelle qu’il en alla sans doute ainsi dans la vie de l’écrivaine avant qu’elle en vienne à commettre l’irréparable.

Briser le moule

Avec Nelly, Anne Émond n’a pas cherché à offrir un film émouvant. Sa vision déstabilise et impressionne en n’épousant pas le modèle classique du drame biographique. Ce long métrage là n’est pas un énième compte rendu « aimablement » bouleversant, et donc rassurant, d’un destin tragique. De bout en bout, la cinéaste maintient une distance vis-à-vis de sa protagoniste comme cette dernière maintint sa vie durant une distance vis-à-vis d’elle-même. L’une pour mieux observer, l’autre pour mieux se juger.

Libre à chacun d’adhérer à ce parti pris qui possède, entre autres mérites, celui de faire se refléter, dans la forme, un aspect fondamental du mal-être qui rongeait Nelly Arcan.

À terme, Nelly s’avère un film dense et exigeant, plus que les deux précédents d’Anne Émond, qui rendaient déjà compte d’une maîtrise supérieure. À ce chapitre, un second visionnement n’est pas nécessaire, mais il est certainement justifiable.

Nelly : une oeuvre qui demande beaucoup, mais qui donne davantage en retour.

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Nelly

★★★★

Québec, 2016, 99 minutes. Drame biographique d’Anne Émond. Avec Mylène Mackay, Mickaël Gouin, Francis Leplay, Milya Corbeil-Gauvreau, Catherine Brunet, Sylvie Drapeau.