«Sueurs froides», d’Alfred Hitchcock

L’affiche originale du film «Sueurs froides» conçue par Saul Bass
Photo: Universal Pictures L’affiche originale du film «Sueurs froides» conçue par Saul Bass

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué.

En 2012, un séisme majeur secoua la planète cinéma. À la suite du plus important sondage du genre mené auprès de 846 critiques du monde entier, le British Film Institute dévoila son nouveau palmarès. Pour la première fois depuis des décennies, le Top 50 du BFI, qui fait autorité puisqu’il sollicite l’opinion du plus grand nombre de professionnels, ne confirma pas la domination de l’indélogeable Citizen Kane, d’Orson Welles, mais plutôt celle de Sueurs froides, d’Alfred Hitchcock. Belle revanche pour un film esquinté, ironiquement, par la critique lors de sa sortie en 1958, et mal aimé, dans une certaine mesure, par son réalisateur. Retour sur ce que Les Inrocks ont surnommé « l’une des plus belles machines à fantasmes cinéphiles », coup de coeur du lecteur Sylvain Des Groseilliers.

Inspiré par le roman D’entre les morts de Boileau-Narcejac, Sueurs froides (Vertigo en version originale) conte l’histoire tordue de Scottie (James Stewart), ancien flic souffrant de vertige paralysant qui s’est reconverti en détective privé. Chargé par une accointance de surveiller la blonde Madeleine, une femme suicidaire (Kim Novak), Scottie faillit à la tâche lorsque cette dernière se jette en bas d’un clocher. Puis, voilà qu’il tombe plus tard sur le sosie de la défunte, la brune Judy (encore Novak). Obsédé, Scottie tente de faire revivre la morte à travers la vivante.

Or, les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.

De révélations en circonvolutions narratives, la vérité émerge…

Une oeuvre éternelle

« Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, j’ai découvert Hitchcock par la série télévisée Alfred Hitchcock présente durant mon adolescence. Puis, vint l’électrochoc Psychose, visionné à l’âge de 13 ans. Depuis, j’ai vu et revu presque toute l’oeuvre du Maître, mais encore à ce jour, je demeure hanté par Sueurs froides.

Difficile d’imaginer que ce film ait été si mal reçu à sa sortie et qu’il ait été quasi introuvable pendant plus de vingt ans. Je l’ai vu pour la première fois en 1984, à Paris, à l’époque de son retour en salle, presque en parallèle avec la parution de l’édition définitive de l’ouvrage Hitchcock-Truffaut.

Les thématiques de Sueurs froides m’ont marqué d’une manière profonde et indélébile ; je l’ai partagé avec presque tous mes proches, et je le revois avant chaque séjour à San Francisco — j’ai même séjourné à l’hôtel Empire/Vertigo ! Le film est une véritable ode à San Francisco, qui en est le troisième personnage.


Alors que l’art hitchcockien repose sur le rythme et la fulgurance,
Sueurs froides est tout en langueur et en contemplation. Les choix plastiques, avec une dominance chromatique vert/rouge, illuminent somptueusement le film.

Le jeu habité et intériorisé de James Stewart, ce détective hanté par le passé, marque l’histoire. Ses vertiges et son obsession pour une femme qu’il cherche “D’entre les morts”, touchent intimement. La scène où Judy redevient Madeleine est un grand moment d’anthologie cinématographique. Kim Novak trouve ici le rôle de sa vie, alternant entre l’élégance mystérieuse de Madeleine et la simplicité populaire de Judy.

Hitchcock a réalisé là une oeuvre éternelle que les gens de la Nouvelle Vague (Chabrol, Truffaut, Rohmer) furent les premiers à comprendre et à défricher. »

Fétichisme filmique

D’entre les morts n’était pas la première oeuvre littéraire du tandem formé par Pierre Boileau et Thomas Narcejac qu’Alfred Hitchcock eût souhaité adapter. En effet, « Hitch » jeta d’abord son dévolu sur leur précédent roman, Celle qui n’était plus. Hélas pour lui, mais pas pour les cinéphiles au bout du compte, Henri-Georges Clouzot le coiffa au poteau en achetant les droits d’adaptation le premier. Il en tira en 1955 le chef-d’oeuvre Les diaboliques.

À terme, ce ne fut pas plus mal pour Hitchcock non plus puisque D’entre les morts lui permit d’explorer, comme jamais auparavant, l’une de ses propres obsessions. Une obsession qu’il partageait, en l’occurrence, avec le protagoniste de l’histoire : celle de la fétichisation d’une femme fantasmée, idéalisée.

Depuis, la « blonde hitchcockienne » (Grace Kelly, Kim Novak, Eva Marie-Saint, Tippi Hedren…) est devenue une figure courante du langage cinématographique.

Hitchcock à Truffaut

Dans le recueil d’entretien-fleuve que François Truffaut réalisa avec Alfred Hitchcock entre 1962 et 1966, ce dernier aborde franchement le thème sous-jacent de Sueurs froides, alors un film maudit, il ne faut pas l’oublier.

« Il y a un autre aspect que j’appellerais “sexe psychologique” et c’est ici la volonté qui anime cet homme de recréer une image sexuelle impossible ; pour dire les choses simplement, cet homme veut coucher avec une morte, c’est de la pure nécrophilie. »

Le film était-il trop « choquant », à un niveau subconscient, pour plaire en 1958 ? Il incomba aux critiques et aux cinéastes des générations suivantes de le réhabiliter.

D’expliquer Ian Christie pour le BFI : « Hitchcock, qui n’a accédé au top 10 qu’en 1982 (deux ans après sa mort), est monté en estime de manière constante depuis 30 ans, Sueurs froides s’étant élevé de la septième à la quatrième place, en 1992, puis à la seconde en 2002, et maintenant à la première, faisant de lui LE vieux maître. »


De vertige en Obsession 

 

Le génie d’Alfred Hitchcock est manifeste dans Sueurs froides, mais l’est également celui de son compositeur fréquent Bernard Herrmann. Sa musique envoûtante est en l’occurrence hantée par une autre, à l’image de la femme dédoublée du film.

De fait, Herrmann s’inspira de Tristan et Iseult, de Wagner, autre histoire d’un amour damné. Des années plus tard, Jerry Goldsmith convoqua le souvenir de la musique du premier dans celle qu’il composa pour Basic Instinct, de Paul Verhoeven, qui se déroule aussi à San Francisco et met aussi en scène un homme (Michael Douglas) obsédé par une blonde ambiguë (Sharon Stone). Même acteur, même ville, mais autre blonde dotée d’identités multiples (Deborah Kara Unger) dans Jouer avec la mort (The Game), de David Fincher.

Fervent admirateur d’Hitchcock et de Sueurs froides en particulier, Brian De Palma, sur un scénario de Paul Schrader (Taxi Driver), proposa quant à lui le bien nommé Obsession, en 1975, variation-hommage dans laquelle Geneviève Bujold incarne à la fois la défunte femme d’un homme d’affaires mélancolique et le double de celle-ci. Bernard Herrmann en signa la musique.

Sueurs froides : une machine à fantasmes cinéphiles, oui. Et à fantasmes de cinéastes, assurément.


 

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Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

 

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2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 janvier 2017 09 h 28

    Excellent texte, bravo !

    M. Sylvain Des Groseilliers nous a soumis là un grand film, que j'ai revu encore récemment à la télévision pour une énième fois.

    Avez-vous vu Kim Novak dans «Picnic» (1955)? Elle a fait rêvé bien des adolescents cette actrice.

  • Gaston Meilleur - Abonné 16 janvier 2017 13 h 37

    Film qui defia le code

    En effet, un des rares films (avec It's A Wonderful Life) où le méchant n'est pas puni.....

    Quelle oeuvre magnifique, l'utlisation du dolly zoom et de la couleur verte tout au long du film, pour les scènes mystérieuses. Que dire quand Judy se transforme en Madeleine... le vert vaporeux avec le nom de l'hotel en arrière plan le tout dans un magnifique dolly zoom....

    Quand on sait que tout le film était déjà monté grâce au storyboard. Peu de place au montage - sinon utilisér le meilleur plan.

    Que dire de l'utiliation des transparences et du mélange studio extérieur. Hitch travaillait le moins possible en extérieur. La scène dans la foret et sur l'océan en sont de magnifiques exemples.

    Un maitre au sommet de son art....