«Sieranevada», une hypnotique chronique familiale

Manon Dumais Collaboration spéciale
Caricaturale, Tatiana Iekel joue une admiratrice du communisme dans ce portrait d’une famille hétéroclite rassemblée pour pleurer un défunt.
Photo: AZ Films Caricaturale, Tatiana Iekel joue une admiratrice du communisme dans ce portrait d’une famille hétéroclite rassemblée pour pleurer un défunt.

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Le cinéma roumain débarquant trop peu souvent sur nos écrans, il faudra à tout prix se précipiter dans les salles afin de savourer le formidable huis clos concocté par Cristi Puiu avant que celui-ci ne quitte l’affiche. S’inspirant de la cérémonie funèbre de son propre père, le brillant cinéaste signe une hypnotique chronique familiale où le spectateur emprunte le regard du défunt flottant à travers l’appartement bordélique où doit se dérouler la cérémonie religieuse.

Quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, Lary (Mimi Branescu), médecin de 40 ans, est contraint de se rendre chez sa mère pour assister à une cérémonie funèbre en l’honneur de son père, décédé 40 jours plus tôt. Le pope étant coincé dans la circulation, la famille picole et papote en attendant de pouvoir dîner. La peine et l’alcool accentuant la fébrilité de tout un chacun, l’attente ne sera pas des plus reposantes.

Tandis que Sebi (Marin Grigore) assomme les siens avec ses folles théories sur le 11-Septembre, la tante Ofelia (Ana Ciontea) pleure sa vie après avoir appris que son mari la trompait. Bonnet de fourrure bien enfoncé sur la tête, une vieille amie de la famille (Tatiana Iekel) vante les vertus du communisme jusqu’à en faire pleurer la soeur de Lary (Judith State). Au milieu de ce concert de portes qui claquent, la veuve (Dana Dogaru) tente tant bien que mal de faire régner la paix. Et ainsi de suite…

Tourné en une suite de plans-séquences fluides dans un appartement bordélique, avec quelques apartés tournés à l’extérieur, ce film du réalisateur de La mort de Dante Lazarescu s’avère une fascinante et jubilatoire incursion dans une famille dysfonctionnelle, doublée d’une fine radioscopie de la Roumanie moderne. Le jeu d’ensemble est si parfait, le ton est si juste et les situations si réalistes que Puiu donne l’impression d’avoir surpris avec sa caméra fouineuse l’intimité d’une vraie famille.

Certes, il ne s’y passe pas grand-chose, outre les nombreuses prises de bec entre ces estomacs affamés et ces esprits échaudés. Par moments, le spectateur aura sans doute l’envie de fuir cet appartement suffocant où il est à la fois témoin privilégié, prisonnier complice et voyeur discret. Et pourtant, alors que la caméra se promène d’une pièce à l’autre, profitant qu’une porte s’ouvre ou se referme sur une situation de crise, une série de confidences ou une discussion à bâtons rompus, il sera conquis par la richesse et la densité de cette oeuvre roumaine aux résonances universelles.

Sieranevada

★★★★

Roumanie, 2016, 173 min. Comédie dramatique de Cristi Puiu. Avec Mimi Branescu, Judith State, Bogdan Dumitrache, Dana Dogaru, Sorin Medeleni, Ana Ciontea, Marin Grigore et Tatiana Iekel.