Un «Silence» tonitruant

Scène tirée du film «Silence», de Martin Scorsese
Photo: Paramount Pictures Scène tirée du film «Silence», de Martin Scorsese

Avec au compteur plus de cinquante ans de métier et à son actif plusieurs chefs-d’oeuvre certifiés, Martin Scorsese appartient à présent au club sélect des intouchables. Chacun de ses nouveaux films, désormais, suscite un consensus largement dithyrambique. On en tient pour preuve supplémentaire son plus récent opus, Silence, plébiscité un peu partout, y compris au Vatican. Tenter de nuancer, c’est risquer l’opprobre. Au risque de choquer…

Non, on n’a pas été ébloui par ce drame religieux. Non plus qu’on n’a été bouleversé par lui.

Basé sur le roman de Shusaku Endo, Silence se déroule au XVIIe siècle et conte les pérégrinations douloureuses de deux Jésuites portugais partis au Japon afin, d’une part, de retrouver leur mentor disparu, et d’autre part, de propager la bonne parole. Mal leur en prend, leur religion étant alors très mal vue.

En effet, la rébellion de Shimabara, portée par des paysans de confession chrétienne, vient d’être écrasée. Un inquisiteur bat la campagne, et quiconque est soupçonné de prier Dieu plutôt que Bouddha est noyé, brûlé vif ou décapité.

Passion évidente

Scorsese explore ce contexte historique foisonnant avec un intérêt évident — cela faisait vingt-cinq ans qu’il essayait de tourner cette adaptation, sa « Passion » à lui. Élevé dans un foyer catholique très pieux, le cinéaste a qui plus est fait de la religion, avec ses notions tels le péché, la culpabilité, la rédemption et l’expiation, l’un des principaux moteurs de son cinéma.

À ce chapitre, Silence s’inscrit dans la lignée de La dernière tentation du Christ et de Kundun (sur la vie du Dalaï-lama), oeuvres à caractère plus ouvertement spirituel. Lente et extrêmement solennelle, l’expérience se veut viscérale. Hélas, il se dégage du film une affectation agaçante.

L’ensemble donne dans le gros, le grand, et le grandiloquent.

Tout, de la réalisation au jeu, scande « Oscar ! Oscar ! ».

Côté distribution, justement, l’Anglo-Américain Andrew Garfield (L’extraordinaire Spider-Man, Hacksaw Ridge) incarne le jeune père Rodrigues, le principal protagoniste, et l’Américain Adam Driver (Star Wars : Le réveil de la Force, Girls), son compagnon, le père Garupe. Tout le monde, y compris les Japonais, parle anglais — comprendre : portugais —, « normalisation hollywoodienne » oblige.

Dichotomie fatale

Certes, la virtuosité de Scorsese ne fait aucun doute et elle est ici bien en évidence, quoique le cinéaste essaie manifestement de jouer de retenue. Seulement voilà, l’austérité n’a jamais été sa marque de commerce. Placés çà et là au gré d’un montage, on s’en étonne compte tenu du brio habituel de la vénérable Thelma Schoonmaker, pas toujours harmonieux, certains plans tape-à-l’oeil (dont des prises en plongée d’un escalier et d’une pirogue qui désignent peu subtilement le regard divin) n’en jurent que davantage.

Quant au choix de n’utiliser aucune musique, il apparaît pertinent, mais la narration du père Rodrigues, qui en viendra par orgueil à s’identifier au Christ à travers son calvaire, est si présente qu’on voit mal où on aurait pu placer quelque note que ce soit. Lourd, le procédé tout américain sert surtout à expliciter en mots ce qui est implicite à l’image, bref, à prendre le spectateur par la main. À terme, ce monologue intérieur écrase le récit plus qu’il ne le porte.

D’ailleurs, les tourments que Rodrigues confie à Dieu tirent le récit du côté de l’intime, alors que Scorsese, lui, maintient une approche épique. Le fond réclame un traitement que lui refuse la forme.

Cela revient un peu à essayer d’allumer une bougie avec un lance-flammes.

Redite dramatique

On tique également devant cette volonté, durant la première partie, d’insérer quelques touches d’humour reposant sur le choc culturel. Incongrus, voire malhabiles, ces courts passages distraient du propos sans rien apporter à celui-ci. Le contraste avec la seconde partie, plus horrifique, ne fait qu’accentuer cette impression de dichotomie, d’écartèlement du film.

L’un des meilleurs cinéastes pour ce qui est de mettre en scène la violence, la rendre opératique, Scorsese fait de même ici en multipliant les scènes de torture lors desquelles l’inquisition japonaise rivalise de sadisme avec son pendant européen. Or, l’accumulation censée contribuer à l’épreuve terrible de Rodrigues vire à la redite dramatique, annulant l’effet escompté.

Au diapason, si l’on peut dire, les comédiens jouent avec l’indicateur d’intensité poussé au maximum, exception faite de Liam Neeson, trop bref en « padre » apostat. À titre d’exemple, Adam Driver ne s’est pas contenté de maigrir pour son rôle : il est devenu rachitique. C’est extrême, et parfaitement inutile dans le contexte, mais c’est aussi le genre de choses dont raffole l’Académie des arts et des sciences du cinéma, tenante desdits Oscar.

Aussi la prière de la production devrait-elle être entendue et se solder par une kyrielle de nominations.

On n’en changera pas d’avis pour autant : Silence n’est pas le miracle annoncé.

Silence (V.O. et V.F.)

★★ 1/2

États-Unis, 2016, 161 minutes. Drame religieux de Martin Scorsese. Avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 6 janvier 2017 05 h 09

    Quelqu'un a-t-il demandé à monsieur...

    ...Scorsese : «Pourquoi ce film ?» et «Comment en êtes vous arrivé à choisir ce sujet?» Une réalisation de film pour, je dirais, donner corps voire âme à sa propre quête....intérieure ? Briser certains de ses propres silences...intérieurs? Et si ce film était une simple quête d'accès à sa propre spiritualité ? Sorte d'autodéfinition de son intériorité ?
    Si une des qualités de cette réalisation est d'être spirituelle avant d'être religieuse, j'y vais. Tout-à-coup que monsieur Scorsese m'aiderait à briser certains de mes propres silences intérieurs...?
    Merci monsieur Lévesque de m'avoir offert cette voie et voix.
    Gaston Bourdages - Écrivain.
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

  • Lucien Cimon - Abonné 6 janvier 2017 11 h 17

    SILENCE!
    Parler de spiritualité en présentant la religion chrétienne de façon positive est un tabou qu'on ne peut pas transgresser sans risquer d'être frappé d'anathème par certaines sectes de la bien-pensance.