Les casseroles de l’espoir

Ce documentaire imprégné des douceurs de l’Italie fait surtout l’étalage des ingrédients nécessaires à la solidarité.
Photo: ONF Ce documentaire imprégné des douceurs de l’Italie fait surtout l’étalage des ingrédients nécessaires à la solidarité.

Pour des raisons sûrement plus idéologiques qu’économiques, le gouvernement Harper n’avait pas daigné afficher les couleurs du Canada lors de l’Exposition universelle de Milan en 2015, tenue sur le thème « Nourrir la planète, énergie pour la vie ». Heureusement que des compatriotes ont été les témoins de quelques hauts faits de cette manifestation prestigieuse.

Le documentariste Peter Svatek compte parmi ces esprits éclairés, mais dans Theater of Life, il opte pour le « off », posant un regard oblique sur les retombées concrètes, humanistes, d’une foire où l’utopie est toujours à l’honneur. Car de l’idéalisme, l’illustre chef italien Massimo Bottura en a à revendre, déclinant l’invitation de cuisiner pour Barack Obama lors de son passage en Italie afin de consacrer tout son temps à un projet aussi noble que périlleux : convertir un théâtre désaffecté en réfectoire pour les pauvres, les réfugiés et les désoeuvrés d’un quartier populaire. Au menu ? Toute la nourriture de l’Expo 2015 destinée à prendre le chemin des poubelles.

Ce choix est culinaire, mais d’abord et avant tout politique, puisque des tonnes de produits souvent frais et comestibles remplissent les dépotoirs plutôt que les estomacs vides. D’abord avec la générosité d’un prêtre bienveillant, Don Giuliano, ensuite avec celle des chefs les plus renommés de la planète (l’aréopage va du Français Alain Ducasse au Montréalais John Winter Russell), le « Refettorio » devient rapidement un laboratoire de gastronomie sociale. C’est là que convergent des personnages dont la misère a souvent fait disparaître l’appétit de vivre, mais pas celle de manger.

Dans cet espace lumineux, élégant, une faune bigarrée se côtoie tous les jours, émerveillée par le goût des mets (par nécessité, le pain est omniprésent), mais râlant souvent devant la petitesse des portions ou l’absence de vin. La clientèle devient peu à peu une métaphore des errances de notre temps, celle des gens du pays isolés par des revers de fortune ou des troubles de santé mentale, celle aussi de réfugiées africaines, l’une capable de sortir de l’enfer de la prostitution, l’autre clouée à un fauteuil roulant mais rêvant d’une carrière de mannequin.

Ce sont eux qui donnent à Theater of Life sa véritable saveur, les chefs étant souvent en retrait, à la fois d’une dévotion exemplaire et conscients des limites de leur action. L’un d’entre eux aura même la lucidité d’affirmer que le dialogue est difficile à établir avec ces convives à qui demander « Comment ça va ? » peut ouvrir la porte à des réponses douloureuses… Fawaz, un Italien d’origine jordanienne, évoquera ses difficultés à trouver un toit et à passer ses nuits dans sa voiture ; Giorgio abordera avec franchise son passé de toxicomane ; Stefi et Marco, un tandem toujours entre rires et larmes, diront leur déception après qu’un esprit malveillant leur a fait miroiter la possibilité d’obtenir une autocaravane pour l’hiver.

Les foodies y trouveront bien sûr leur compte, mais ce documentaire imprégné des douceurs de l’Italie fait surtout l’étalage des ingrédients nécessaires à la solidarité et au dépassement de soi. Quelque chose comme une recette gagnante.

Théâtre de la vie (V.F de Theater of Life)

★★★★

Canada, 2016, 93 min. Documentaire de Peter Svatek.