«Passagers»: du consentement dans l’espace

Un soir de déprime, Jim (Chris Pratt) tombe sur sa Belle au bois dormant : Aurora (Jennifer Lawrence).
Photo: Columbia Un soir de déprime, Jim (Chris Pratt) tombe sur sa Belle au bois dormant : Aurora (Jennifer Lawrence).

Il est des films qui, parce qu’ils abordent avec intelligence et sensibilité des dilemmes moraux complexes, forcent la réflexion. Ne serait-ce que pour cela, ces oeuvres-là sont méritoires. En revanche, il est des films qui, engoncés dans leur bêtise, ne semblent même pas se rendre compte qu’ils contiennent de tels enjeux. Ceux-là sont bien plus troublants. Passagers est un film comme ça.

L’histoire se déroule dans le futur. Découvertes depuis un moment, des planètes semblables à la Terre, surpeuplée, sont désormais colonisées. Hormis quelques sorties dans l’espace, on reste confiné dans le vaisseau spatial Avalon, qui transporte 5000 colons et 258 membres d’équipage.

Tout ce beau monde est endormi dans son tube individuel d’hibernation pour les 120 ans que doit durer le voyage. Mais voilà qu’un débris d’astéroïde réussit à percer la coque du vaisseau, amorçant une réaction en chaîne de dérèglements qui débute par le réveil inopiné de Jim, un mécanicien (Chris Pratt jouant Chris Pratt).

Lorsqu’il réalise qu’il reste 90 ans au voyage et qu’il ne peut se replonger en hibernation, ce qui implique qu’il devra vivre le reste de son existence seul sur Avalon, Jim passe par tous les stades : le désarroi, la colère, la dépression, mais pas l’acceptation.

À l’instar de Robinson Crusoé qui trompe son ennui avec l’indigène Vendredi, Jim se confie à Arthur, un barman robot (Martin Sheen, excellent), mais cela ne suffit pas. D’ailleurs, le fait que le bar de Passagers évoque celui de Shining se voulait peut-être un indice de ce que Jim s’apprête à commettre un acte insensé.

Car le décor central de l’Avalon a beau être d’une blancheur immaculée, l’action n’en prend pas moins une tournure glauque.

Ainsi, au bout d’une année, Jim n’en peut plus…

Avis de divulgâcheur : plusieurs développements sont dévoilés plus bas.

Justifier l’indéfendable

Un soir de déprime, Jim tombe sur sa Belle au bois dormant : Aurora (Jennifer Lawrence, meilleure que le matériel). C’est le coup de foudre. Et non, le scénario ne comporte aucune nuance pouvant le rapprocher ne serait-ce qu’un peu de celui de Parle avec elle, de Pedro Almodóvar, avec son infirmier solitaire épris d’une comateuse.

Après un court montage à saveur humoristique (!) censé montrer le difficile combat intérieur qu’il se livre, Jim trafique le tube d’Aurora et la réveille à son insu en prétextant un court-circuit.

Évidemment, la belle Aurora s’éprend de Jim. Lorsque le secret est découvert, elle est furieuse et désemparée.

En larmes, elle lui crie : « Tu m’as volé ma vie. »

Et c’est exactement ce qu’il a fait. Et c’est indéfendable.

Infâme transgression

Or, le scénario, qui est de surcroît bourré de vices de construction, s’ingénie par la suite non seulement à justifier l’infâme transgression de Jim, mais à la rendre a posteriori providentielle. Endommagé par le débris du commencement, l’Avalon menace en effet de s’autodétruire. Par chance, Jim est mécanicien, on le rappelle, aussi parviendra-t-il à réparer tout cela, mais au péril de sa vie.

Un sacrifice potentiel qui, du point de vue du film, apparaît comme un acte de contrition suffisant pour rendre ce qui a précédé, et ce qui suivra, plus digeste.

Revenue à de meilleurs sentiments, Aurora apprécie sa chance et, lorsqu’un moyen inespéré de replonger en hibernation et de compléter le voyage s’offre à elle, elle choisit de rester auprès de son homme, qu’elle aime, au fond, éperdument.

Difficile de dire si la nature insidieuse du récit relève de la préméditation ou de la naïveté de la part du scénariste. Une chose est sûre cependant, à une époque où l’on commence enfin à se soucier de questions telles celles du consentement et de la culture du viol, la romance intergalactique que propose Passagers est franchement vomitive.

Pour comble d’insulte, ce gros blockbuster de Noël est mal réalisé.

Beurk.

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Passagers (V.F. de Passengers)

États-Unis, 2016, 116 minutes. Science-fiction de Morten Tyldum. Avec Chris Pratt, Jennifer Lawrence, Michael Sheen, Laurence Fishburne.