Les mille yeux du cinéma

« Big Brother vous regarde. » Dès que l’on pense au roman 1984 de George Orwell, paru en 1949, cette phrase devenue iconique est la première qui s’impose à l’esprit. Relevant initialement de la dystopie, l’action, une partie du moins, a graduellement migré vers l’anticipation, puis, force est de le constater, vers la réalité, passage dont a témoigné avec acuité le cinéma au gré des époques. Et pas nécessairement dans le registre attendu.

En effet, on tend d’emblée à associer l’hypersurveillance dépeinte dans 1984 à la science-fiction. Certes, le désir malsain de savoir ce qui se passe chez le voisin est vieux comme le monde, la différence étant que, chez Orwell, l’intimité individuelle est épiée en permanence par l’État.

Entité quasi omnisciente, Big Brother est une création qui fut longtemps reléguée audit genre, à raison. Le roman d’Orwell y fut d’ailleurs adapté souvent : deux fois pour la télévision, en 1954 et en 1965, et deux fois pour le cinéma, en 1956 et, oui, en 1984, plus fameusement. Et c’est sans compter la satire Brazil, de Terry Gilliam, qui pige ouvertement dans l’univers orwellien, à l’instar du plus sérieux V pour vendetta.

Or, au cinéma, la notion de surveillance n’a jamais été aussi déstabilisante que lorsque présentée dans un contexte réaliste. Un contexte dans lequel on peut se projeter, auquel on peut s’identifier.

Exotique, et pourtant…

Lorsqu’il prit l’affiche en 1962, en pleine guerre froide, James Bond contre Dr No, premier film de la série, mettait en avant des gadgets d’espionnage beaucoup plus crédibles que ceux qui apparurent ensuite.

Agent secret aguerri, et pas encore un surhomme, 007 passe sa chambre au peigne fin dans le but d’y déceler d’éventuels microphones. Dans le second opus, Bons baisers de Russie, il est équipé d’un appareil, alors une réalité technologique, qui détecte la présence de tels dispositifs. Il n’a toutefois pas prévu cette caméra cachée derrière un miroir sans teint qui filme ses ébats.

Bien entendu, les aventures originelles de Bond étaient aussi exotiques qu’improbables, mais elles cimentèrent dans l’imaginaire collectif, de par leur succès énorme, l’idée de la surveillance électronique comme un élément indissociable de la géopolitique.

Toujours plus près

Une douzaine d’années plus tard, en 1974, un film doté d’une toile de fond autrement plus ordinaire confirma que, désormais, la surveillance électronique n’était plus l’apanage des services secrets. On pouvait, chez soi, être sans le savoir l’objet de tels procédés. Le film en question est le bien nommé Conversation secrète, second chef-d’oeuvre cette année-là pour Francis Ford Coppola après Le parrain II.

Gene Hackman y incarne un expert en surveillance placé devant un dilemme moral après avoir peut-être enregistré la preuve que son client compte assassiner le couple qu’il a mis sur écoute. Très jaloux de sa vie privée — il socialise peu et n’utilise que des téléphones publics —, le protagoniste s’enfonce dans une spirale paranoïaque lorsqu’il découvre être lui-même sous surveillance.

Tout l’équipement qu’utilise Hackman existait alors. On ne se lasse pas de le regarder « nettoyer » des bribes de conversations issues de différentes sources, les assembler et en améliorer la clarté, patiemment.

Sophistication des moyens

En 1998, le même Gene Hackman interpréta dans Ennemi de l’État un personnage qui pourrait être le même un quart de siècle plus tard.

Toujours aussi prudent, il dispose à présent d’outils beaucoup plus sophistiqués et, là encore, authentiques. À ses côtés, Will Smith est l’homme ordinaire qui découvre cette nouvelle réalité en même temps que le spectateur.

Car, dorénavant, il est possible de suivre à la trace quiconque par le truchement des millions de caméras de surveillance installées aux intersections, dans les commerces, dans le métro, etc. Plus impressionnant, ou effrayant, c’est selon : ce constat que l’on peut en outre espionner quelqu’un, non plus en l’épiant par le trou de la serrure, mais depuis l’espace, par surveillance satellite.

Invraisemblances mises à part, Ennemi de l’État marqua un jalon dans la représentation cinématographique de la surveillance endémique.

Un bruit de fond

On en prit la pleine mesure entre 2002 et 2016 dans les thrillers d’espionnage à grand déploiement de la saga Jason Bourne, où Matt Damon, agent secret amnésique, est pourchassé par la CIA (Agence centrale de renseignement) au moyen de satellites, bien sûr, mais aussi d’une pléthore de nouveaux dispositifs de géolocalisation, le nouveau maître mot, les avancées en informatique et en télécommunication voguant de conserve comme jamais auparavant.
 

Photo: Universal Studios Jason Bourne communique avec son contact à Londres dans le thriller d’espionnage «The Bourne Ultimatum» de Paul Greengrass.

Avec les téléphones et les voitures, pour ne nommer que ces deux incontournables de la vie quotidienne, il est facile pour les autorités de surveiller la population. Cet état de fait n’est d’ailleurs plus vraiment un enjeu en soi au cinéma, mais plutôt un simple levier dramatique, voire un bruit de fond.

En cette ère de hantise terroriste, les gouvernements, par l’intermédiaire d’agences comme le Service canadien du renseignement de sécurité ou la tentaculaire NSA (Agence nationale de la sécurité), plus au sud, ont le beau jeu.

Lorsqu’ils surviennent, des scandales de surveillance illégale choquent, mais n’étonnent guère, en partie parce que le cinéma, mais aussi la télévision, y a préparé les gens. Le principe même de téléréalité, justement, repose sur le renoncement des participants à leur vie privée, dont ils font un spectacle.

Lucidité accrue ?

Pour le compte, dès l’occurrence du mot-clé « terroriste », sans doute ce texte a-t-il été analysé au moment même de sa rédaction. On se surprend à penser au personnage de Gene Hackman et on se demande si la paranoïa ne serait pas, après tout, que le symptôme d’un niveau accru de lucidité.

Quoi qu’il en soit, si l’envie vous prend de voir ou de revoir l’un de ces films sur iTunes, Netflix ou quelque autre plateforme, soyez certains que votre choix sera dûment enregistré.

Oui, Big Brother vous regarde. Et jamais sa tâche n’aura-t-elle été aussi simple.


Le cas de l’Allemagne de l’Est

La surveillance généralisée des citoyens était déjà une réalité dans l’Allemagne de l’Est au moment où les spectateurs occidentaux se familiarisaient avec le concept au cinéma. Mais cela n’était pas su, pour des raisons évidentes. Pour un portrait fascinant de la situation dans Berlin-Est quelques années avant la fin de la guerre froide, un visionnement du film de 2006 La vie des autres s’impose. Un fonctionnaire communiste chargé d’espionner un dramaturge s’y éprend de la compagne actrice de ce dernier. L’action se déroule en 1984.

Du côté de la science-fiction

Sans être directement reliés à 1984, nombre de films de science-fiction témoignent de la crainte qu’éprouve l’être humain d’être contrôlé à son insu. On en trouve trace aussi loin qu’en 1924 dans la production russe Aelita, de Yakov Protazanov, d’après Alexei Tolstoï, et qui, sur fond de voyages spatiaux, montre une classe dirigeante utiliser des engins de surveillance pour «superviser» la classe ouvrière. En 1968, dans 2001 : l’odyssée de l’espace, Stanley Kubrick explore entre autres, à partir des écrits d’Arthur C. Clarke, les dangers de donner un surcroît de contrôle aux ordinateurs, invention récente et rendue terrifiante en la « personne » de HAL.

Film prophétique mis en scène en 1980 par Bertrand Tavernier, La mort en direct suit les dernières semaines de vie d’une auteure filmée à son insu par un homme dont une société de production télévisée a implanté une caméra dans le cerveau. Série B de 1987 plus intelligente qu’on pourrait le croire, Invasion Los Angeles, de John Carpenter, conte pour sa part comment un envahisseur extraterrestre parfaitement intégré contrôle l’humanité au moyen de messages subliminaux cachés dans les publicités, le plus courant étant « Obéis ».

Dans Cité obscure réalisé en 1998 par Alex Proyas, ce sont encore des extraterrestres qui tirent les ficelles, « reprogrammant » une population de cobayes humains chaque nuit. Le film des sœurs Wachowski La matrice repose quant à lui sur la prémisse que des machines — lire : les ordinateurs — ont asservi une humanité désormais confinée à des cocons utérins dans lesquels, inconscients, ils vivent des existences virtuelles soigneusement programmées et contrôlées.

Existences virtuelles

En 1995 parut une petite production étonnante, Accès: interdit, dans lequel Sandra Bullock joue une analyste qui, après avoir accidentellement mis au jour une conspiration ourdie par un magnat de l’informatique, voit son identité effacée par ce dernier. Daté à maints égards, ce film n’en constituait pas moins une première mise en garde quant aux dangers de se définir par l’entremise d’une existence de plus en plus virtuelle. Des vies entières stockées sur des serveurs, documentées et illustrées ad infinitum par les principaux intéressés eux-mêmes à travers les réseaux sociaux, les égoportraits.

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