Affreux, sales et leaders, ces Bougon

Le film «Votez Bougon» verse davantage dans l’efficacité de la mise en scène que dans la dentelle, mais plusieurs des répliques sont vraiment percutantes, drôles et cyniques, en salade de saison bien arrosée.
Photo: Entract Films Le film «Votez Bougon» verse davantage dans l’efficacité de la mise en scène que dans la dentelle, mais plusieurs des répliques sont vraiment percutantes, drôles et cyniques, en salade de saison bien arrosée.

Les Bougon au Québec, c’est un peu l’équivalent des Ripoux français ou du film Affreux, sales et méchants de l’Italien Ettore Scola. Un miroir défouloir des pt’its qui imitent les puissants dans leurs pires excès. La mise en abîme du ras-le-bol !

Cette satire n’en est plus vraiment une depuis que la réalité a dépassé la fiction avec la campagne électorale et l’élection de Donald Trump. Ajoutez tous les scandales de corruption à la chaîne. D’où l’hallucinante impression de déjà-vu dans la vraie vie devant le film de Jean-François Pouliot (La grande séduction), auquel on prédit un grand succès public.

Davantage encore qu’à travers la série de laquelle elle fut tirée, rarement comédie aura coïncidé à ce point avec l’actualité. Ce qui il y a dix ans tenait de la caricature bouffonne et joyeusement vulgaire se déroule en temps réel sous nos yeux à pleins médias sociaux ou au téléjournal, avec la même charge d’absurdité et d’abjection.

Une réplique semble calquée sur la déclaration récente du premier ministre québécois qui assurait avoir sauvé le Québec. Ailleurs, une phrase comme « Si tu dis n’importe quoi, tu risques de te faire élire » semble prémonitoire, car tout fut tourné en amont de bien des dérives.

Avec son populisme triomphant, Votez Bougon surfe sur le tsunami qui emporte l’Occident et touche, mine de rien, à plusieurs sujets chauds : corruption des élus avec la mafia et les ingénieurs (comme dans Réjeanne Padovani d’Arcand et comme à la commission Charbonneau), médias sociaux devenus rois, politiciens à la langue de bois, tourisme sexuel, parents indignes, etc.

Le film, dont le langage cru pourra choquer les oreilles des plus jeunes (la bande-annonce dut censurer quelques phrases olé olé et quelques sacres), verse davantage dans l’efficacité de la mise en scène que dans la dentelle, mais plusieurs des répliques sont vraiment percutantes, drôles et cyniques, en salade de saison bien arrosée. Ces antihéros en camisoles tachées parlent comme des charretiers, soit ! Mais les Bougon n’ont jamais fait dans la dentelle..

On trouvera la première partie plus dynamique que la dernière, car le rythme s’alanguit quand les émotions s’en mêlent. Chose certaine, c’est au pas de charge que les trois premiers quarts d’heure nous replongent dans le merveilleux monde de cette famille sans foi ni loi, rotant sa bière, copains comme cochons.

Super Rémy Girard

Rémy Girard se surpasse en humanisant son papa Bougon qui, après être passé en « BS » de service dans une émission calquée sur Tout le monde en parle (animée rondement par le dramaturge Serge Denoncourt en ses atours de bitch), connaît une popularité virale sur le Net et décide avec sa tribu de fonder le parti PEN (Parti de l’écoeurement national), aux adhérents appelés pénis. Coucou, Marine Le Pen ! Tout le Québec s’y rue, bien entendu. « Enfin, un gars qui dit ce qu’il pense ! »

Et il remporte l’élection (aussi étonné que Trump de sa bonne ou mauvaise fortune). Reste à livrer la marchandise, et ça se gâte d’autant plus que maman Bougon va batifoler ailleurs, que sa fille Dolorès, nommée ministre de la Culture, voit son passé de prostituée révélé au grand jour. De plus, sa fonction l’oblige à aller au théâtre, ce qui lui semble bien ennuyeux. Toute ressemblance avec un ministre de la Culture actuel serait fortuite…

Hélène Bourgeois-Leclerc est particulièrement désopilante en colorée Dolorès, aux extravagantes obsessions sexuelles, qui perd ses accessoires érotiques partout et s’exhibe à tous les vents. Louison Danis, en épouse délaissée, défend avec assurance une partition à plusieurs registres, alors que les rôles d’Antoine Bertrand et de Claude Laroche apparaissent trop peu développés. Votez Bougon n’est pas exempt de clichés et de vulgarités gratuites, dont le priapisme du personnage de Laroche, asséné au niveau du coup de pied au cul.

Quelques moments de poésie : un clin d’oeil au Moulin à images de Robert Lepage (ça se déroule en partie dans la Capitale-Nationale) se superpose aux tons de farce burlesque ou de sentimentalité finale qui règnent autrement.

La morale convenue (l’argent et le pouvoir ne font pas le bonheur) n’est pas la meilleure part d’une satire politique qui révèle, par l’absurde, beaucoup sur nos débandades collectives, sans se prendre au sérieux, juste en tirant, avec la langue sortie, sur tout ce qui bouge.

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Votez Bougon

★★★

Québec, 2016, 93 min. Comédie de Jean-François Pouliot. Scénario : Jean-François Mercier, François Avard, Louis Morissette. Avec Rémy Girard, Hélène Bourgeois-Leclerc, Antoine Bertrand, Louison Danis, Claude Laroche, Laurence Barrette.