L’homme qui aimait les femmes

Jessica Chastain dans le rôle d’Elizabeth Sloane, une vedette montante du milieu du lobbying à Washington.
Photo: Kerry Hayes / Europa / Associated Press Jessica Chastain dans le rôle d’Elizabeth Sloane, une vedette montante du milieu du lobbying à Washington.

Le film Mademoiselle Sloane prend l’affiche le 9 décembre, ici comme aux États-Unis. Un tel positionnement suggère que ses producteurs espèrent glaner quelques nominations aux Oscar. En effet, c’est à ce moment-ci de l’année que les membres votant voient les oeuvres et se font une tête. Quelles sont les chances de Mademoiselle Sloane ? Une chose est sûre, Jessica Chastain, qui y tient le rôle-titre, est une candidate sérieuse dans la catégorie d’interprétation. Sa Elizabeth Sloane, une lobbyiste redoutable, est en l’occurrence la plus récente de la longue lignée de protagonistes féminines fortes qui distinguent la filmographie du réalisateur John Madden, avec qui on s’est entretenu.

« Je dois avouer que ce n’est pas conscient de ma part, mais pour être tout à fait honnête, je ne crois pas que je pourrais m’intéresser à des histoires dénuées de personnages féminins prédominants et dotés de caractères bien trempés, confie le cinéaste britannique. Ça me rappelle la réaction de Barack Obama dans la foulée de l’infâme épisode du « Trump tape », où Donald Trump tient les propos affreux que l’on sait sur les femmes. Barack Obama avait alors déclaré qu’en ce qui le concerne, son épouse Michelle est un être supérieur. C’est ce que je ressens au sujet des femmes. Elles ont une meilleure vue d’ensemble ; elles relient les points les uns aux autres, systématiquement. Les hommes se laissent plus facilement distraire par des peccadilles, par leur ego. Pas les femmes. »

Intelligence et détermination

Qui sont les prédécesseures de Mademoiselle Sloane ? La reine Victoria devenue veuve qui scandalise son entourage en se liant amitié avec un serviteur dans Dame Brown (Judi Dench), la fille de marchand décidée à jouer au théâtre alors que seuls les hommes en avaient le privilège dans Shakespeare et Juliette (Gwyneth Paltrow), la mathématicienne qui se libère du souvenir de feu son père génial dans La preuve irréfutable (Gwyneth Paltrow de nouveau), les retraitées qui préfèrent repartir à zéro en Inde plutôt que de se laisser mourir en Angleterre dans Bienvenue au Marigold Hotel et sa suite (Maggie Smith et Judi Dench, bis)…

Sans parler de l’inspecteure chef Jane Tennison dans la série Suspect numéro 1 (Helen Mirren)…

Toutes ont en commun une intelligence, une détermination, et un refus de se laisser intimider en contexte défavorable.

Elles [les femmes] ont une meilleure vue d’ensemble [...]. Les hommes se laissent plus facilement distraire par des peccadilles, par leur ego. Pas les femmes. 


Cas de conscience

À cet égard, Elizabeth Sloane marque l’apogée de cette figure de battante. Vedette montante de la plus grosse firme de lobbying de Washington, on lui offre au début du film un mandat difficile mais extrêmement prestigieux : gagner les femmes à la cause des armes à feu.

Or, il se trouve qu’Elizabeth représente cette rare exception au sein d’une profession vilipendée : elle a des convictions ET une conscience.

Aussi décide-t-elle, après avoir été tancée par son patron paternaliste, d’offrir ses services à la partie adverse dont l’idéalisme handicapant ne saurait être plus éloigné de son pragmatisme décapant.

Contre la vieille garde

Visée tant par son ex-employeur que par un sénateur véreux, tous deux tenants de la vieille garde blanche et mâle de la politique américaine, Elizabeth refuse d’être le pion de qui que ce soit.

« Un aspect paradoxal du personnage est que pour réussir dans ce monde dominé par les hommes, elle s’est volontairement coupée des aspects qu’on associe souvent aux femmes : la maternité, la sensibilité, l’empathie… Elizabeth est une antihéroïne à bien des égards, sans pitié et prête à tout, et l’un des défis était de faire en sorte qu’on s’attache à son parcours, à défaut de la trouver sympathique, initialement. »

À cet égard, l’opinion que l’on se forge à son sujet évolue considérablement au gré des retournements et révélations, Mademoiselle Sloane étant autant un suspense qu’un « puzzle ».

Comme son personnage

Fait intéressant, John Madden a trouvé en Jessica Chastain, avec qui il avait déjà collaboré sur le drame d’espionnage L’affaire Rachel Singer (elle jouait une jeune Helen Mirren), une femme tout aussi opiniâtre que le personnage qu’elle incarne. On se souviendra ainsi que pendant la campagne présidentielle, Jessica Chastain y est allée de plusieurs déclarations anti-Trump.

Certes, de nombreux comédiens ne craignent pas d’afficher leurs allégeances politiques, mais il n’en demeure pas moins que toutes proportions gardées, la majorité préfère rester discrète afin de ne déplaire à personne.

« Ça ne m’a pas surpris le moins du monde : Jessica n’a peur de rien dès lors qu’il s’agit de livrer le fond de sa pensée. Elle a énormément de personnalité. Je crois d’ailleurs que c’est une prérogative pour être en mesure de jouer convenablement un tel personnage ; pour être en mesure de le comprendre. »

Ouvertement politique

Le film est, sans équivoque, pro contrôle des armes à feu. Il prend soin, cela dit, de ne pas remettre en question la prévalence du sacro-saint Deuxième amendement, Elizabeth précisant plus d’une fois que le but est simplement de mettre en place des mécanismes qui empêcheront des gens instables, condamnés pour actes violents, ou nourrissant des desseins terroristes, de se procurer des armes.

Lors d’un débat, elle formule une analogie judicieuse avec le permis de conduire, que n’obtient pas qui veut.

C’est la première fois que John Madden réalise un film ouvertement politique.

« Tout à fait. Le fait de ne pas être Américain me donne un certain recul, mais je ne cache pas mon opinion. Si le film peut être un tout petit pas dans la bonne direction… C’est sidérant de constater combien le lobby des armes réussit à déformer la réalité et à faire croire que toute modification reviendrait à détruire le Deuxième amendement. Pourtant, tout cela relève tellement du gros bon sens ! »

C’est là l’un des aspects ayant le plus attiré John Madden : cette capacité que possède le film de commenter tout en racontant.

Pas hollywoodien

Un film, faut-il s’en étonner, qui malgré son impressionnant pedigree, n’a pas été produit par un grand studio hollywoodien, mais plutôt par une pléthore de joueurs français.

« Le projet s’est monté d’abord grâce à la volonté inébranlable d’EuropaCorp, qui s’est emballé pour la proposition. Mais je doute qu’un grand studio hollywoodien aurait osé aborder de front, comme le fait le film, un enjeu aussi épidermique aux États-Unis. C’est entre autres pour cela qu’il fallait être si rigoureux au niveau du scénario ; Jonathan Perera a fait beaucoup de recherches. On a tâché d’être le plus authentique possible, même si évidemment, le film n’est pas une histoire vraie. »

De conclure John Madden après un silence : « Quoique ce que ce serait vraiment bien si c’en devenait une. »