Colosses aux pieds d’argile

Dans «Chez les géants», la quiétude (apparente) permet plusieurs échappées oniriques, en phase avec les paysages de l’Arctique.
Photo: RIDM Dans «Chez les géants», la quiétude (apparente) permet plusieurs échappées oniriques, en phase avec les paysages de l’Arctique.

Faut-il le déplorer ou s’en réjouir ? Sous plusieurs aspects, Paulusie, un garçon d’une sensibilité extrême, et Nikuusi, une fille ambitieuse et lumineuse, sont des adolescents comme les autres : bourrés de contradictions, capables de s’aimer et de se détester en une fraction de seconde, accrochés à leur téléphone intelligent comme si leur vie en dépendait chaque instant.

Ils vivent toutefois leurs rêves, et leurs désillusions, au milieu de la blancheur infinie du Nunavik, dans le village inuit d’Inukjuat (en inuktitut, ça signifie « géant »), et c’est là qu’Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist sont allés à leur rencontre. Ce tandem de cinéastes (Call Me Salma, Au pied du mur) n’a pas craint le froid ni la distance pour raconter son histoire, optant pour une approche poétique, question d’en adoucir les angles, d’en révéler aussi la part de mystère.

Dans Chez les géants, ce quotidien n’est en rien spectaculaire, et cette quiétude (apparente) permet plusieurs échappées oniriques, en phase avec les paysages de l’Arctique, là où, pour Paulusie, il faut « essayer de comprendre la terre et l’eau ». Les deux réalisateurs observent ces Roméo et Juliette d’aujourd’hui avec une fascination évidente, le tout sur plusieurs saisons, question d’illustrer dans le menu détail l’évolution psychologique de ce duo pour qui les choses ne sont pas si simples.

L’histoire familiale de Paulusie comporte une large part de blessures et d’absences que tentent de soulager ses protecteurs, eux-mêmes affligés par les vicissitudes de l’existence (maladie, vieillesse, pauvreté, isolement). Tout l’amour du monde n’arrive pourtant pas à éloigner les démons, dont ceux de la toxicomanie, rôdant autour de ce garçon pourtant si doux, mais qui peut s’avérer violent et jaloux. Cette triste combinaison va d’ailleurs le conduire en prison, lui qui a frappé non seulement un autre garçon qu’il jugeait un peu trop amical avec Nikuusi, mais sa copine elle-même. Celle-ci a fait preuve d’un courage inouï : porter plainte auprès des autorités.

Cet incident malheureux, dont les cinéastes captent l’onde de choc avec beaucoup de discrétion, précipite, en quelque sorte, la chute de cet être fragile dont la perspective d’être emprisonné « dans le Sud » est accueillie avec un mélange de peur… et de curiosité. Car Paulusie « étouffe » dans ce village gangrené par les rumeurs et les ragots, rêvant de voir le monde, celui des grandes villes, tandis que Nikuusi aspire plutôt aux études collégiales.

Oui, nous sommes bien chez les géants, mais ces deux-là ressemblent parfois à des colosses aux pieds d’argile. Comme dans toute bonne légende qui se respecte, la peur et la mort s’invitent sans crier gare. Avec délicatesse, le film illustre le douloureux passage du garçon en détention, images tirées de son journal intime où des dessins maladroits évoquent le caractère exigu des lieux et sa douleur d’être arraché aux siens, lui que l’on a vu menottes aux poignets. Plus tard, il prendra d’autres décisions, plus radicales, laissant derrière lui des êtres meurtris, mais non pas moins déterminés à rester debout devant une immensité de neige, de glace et de solitude.

Chez les géants

Documentaire d’Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist. Canada, 2016, 78 minutes.