Le Retour du roi, grand favori

Veut, veut pas, ce cru des Oscars occupe une niche à part dans le coeur des Québécois. Chauvinisme oblige: on a moins hâte de découvrir si Peter Jackson récoltera comme prévu le gros des statuettes pour son dernier volet de la trilogie du Seigneur des anneaux que d'accompagner langue à terre la performance des nôtres: Arcand et ses Invasions barbares rafleront-ils dimanche soir la palme du meilleur scénario? Hum... Pas sûr. La concurrence est forte avec Sofia Coppola et son Lost In Translation. Elle a fait un bon film... et elle est Américaine. Cela dit, Arcand n'est pas vaincu d'avance. Son scénario est plus complexe, meilleur même que celui de Sofia Coppola et la grosse machine du distributeur Miramax se tient derrière lui. Mais ça ne suffira peut-être pas.

Là où ses cartes deviennent excellentes, c'est du côté du meilleur film en langue étrangère. Les gros rivaux de l'année, Osama de l'Afghan Siddiq Barmaq, Good Bye Lenin de l'Allemand Wolfgang Becker et Le Retour du Russe Andrey Zvyagintsev ne sont pas dans cette course, pour cause d'incompétence du jury dans cette section. Arcand surnage avec la seule oeuvre connue du lot. Faute d'avoir vu les autres, on ne sait trop quoi en dire, mais la rumeur les déclare plutôt faibles. Quid de The Twilight Samouraï du Japonais Yoji Yamada, de Twin Sisters du Néerlandais Ben Sombogaart et de Zelary du chèque Ondej Trojan? Mystère. Arcand concourt dans cette catégorie pour la troisième fois, après Le Déclin de l'empire américain et Jésus de Montréal. On lui prédit cette fois la statuette.

Benoît Charest triomphera-t-il à l'Oscar de la meilleure chanson pour celle, adorable, des Triplettes de Belleville? On l'espère, mais le Torontois Howard Shore l'emportera sans doute avec Into The West extrait de The Lord Of The Rings. Croisons-nous les doigts. Charest pourrait gagner quand même. Du côté du meilleur film d'animation Finding Nemo part favori sur les Triplettes .

Ça devrait vraiment être l'année de Peter Jackson. Il a clôturé son triptyque du Seigneur des anneaux avec ce Retour du roi, meilleur volet du trio. C'est le temps ou jamais pour l'Academy de couronner cette adaptation remarquable du monde de Tolkien, nommé dans onze catégories. Les deux premiers films ne lui ont valu que des lauriers techniques. Cette fois, on lui prédit les statuettes du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté et plusieurs prix techniques: montage, musique, costumes, direction artistique, etc.

Faut dire que la concurrence n'est pas si forte pour Jackson, mis à part Mystic River de Clint Eastwood et Lost In Translation. Le hippique Seabiscuit et le naval Master and Commander resteront sans doute sur le carreau, car ils n'émergent pas vraiment du lot.

Boy's Club

La planète cinéma est un boys club, et les percées féminines se font surtout petit à petit à l'étape du scénario. À Hollywood, en 76 ans d'Oscars, c'est la première fois qu'une femme se retrouve en nomination dans le champ de la meilleure réalisation. Tapis rouge à Sofia Coppola, fille de l'illustre Francis Ford. Son Lost In Translation, lancinant blues nippon, hérite de quatre nominations prestigieuses: meilleur film, meilleure réalisation, meilleur acteur pour Bill Murray, meilleur scénario. Dans ces deux dernières sections, elle semble avoir le vent dans les voiles, surtout au scénario (hélas! contre Arcand).

Un ovni dans le panorama des Oscars: La Cité de Dieu, oeuvre puissante et essentielle du Brésilien Fernando Meirelles, que le jury des meilleurs films en langue étrangère n'avait pas cru bon de retenir l'an dernier, et qui atterrit cette fois dans quatre catégories: meilleure réalisation, meilleur scénario adapté, meilleures images, meilleur montage. Il devra s'incliner sans doute partout devant Le Retour du roi, mais y gagne une vitrine inespérée qui démontre, comme l'ont fait les nominations au film d'Almodóvar l'an dernier, que les Oscars s'ouvrent timidement au monde.

Bill Murray dans la catégorie du meilleur acteur affronte un concurrent de taille en la personne de Sean Penn pour son rôle de dur confronté à la souffrance dans le Mystic River d'Eastwood. Je pense que ce dernier aura l'Oscar, mais l'accorderais volontiers à Ben Kingsley pour sa prestation en eau profonde dans House of Sand and Fog.

Du côté des femmes, la bouleversante Charlize Theron, meurtrière en série de Monster apparaît sans rivales. Oublions les autres concurrentes et octroyons-lui la palme. Chez les acteurs de soutien, Tim Robbins devrait récolter le pompon pour Mystic River. C'est sa première nomination en tant qu'acteur (il avait concouru comme réalisateur de Dead Man Walking). Dans la cour des actrices de soutien, parions sur Renée Zellweger pour Cold Mountain, qui coiffera sans doute hélas! au poteau Shohreh Aghdashloo, si vibrante dans The House of Sand and Fog.

Nibbles

Denys Arcand et Benoît Charest ne sont pas les seuls représentants du Québec aux Oscars. Chris Hinton, né en Ontario, résidant à Montréal, prof à Concordia, et 25 ans pigiste à l'ONF, accompagne son délicieux court métrage d'animation Nibbles. Le film ne dure que quatre minutes et raconte un voyage de pêche que le cinéaste a fait en 2002 avec ses fils voraces en Abitibi-Témiscamingue. Il s'agit d'une histoire folle et carnassière, pétrie d'humour, sur des dessins expressionnistes et minimalistes. Pour Chris Hinton, cette nomination aux Academy Award n'est pas une première. Son Black Fly, produit par l'ONF lui en avait valu une en 2001, ce qui l'avait rendu fou de joie. La seconde fois, c'est moins nouveau, même s'il se dit ravi d'aller rencontrer des collègues pour causer animation. Une nomination aux Oscars assure une certaine forme de diffusion internationale, trophée ou pas.

Si vous croyez que la route des Oscars passe nécessairement par une grosse machine de production qui propulse, détrompez-vous. Chris Hinton me révèle qu'il a fait le film tout seul, chez lui, après avoir vainement cherché un producteur à Montréal. Douze mille dessins à l'encre sur de simples feuilles de papier. C'est en Californie chez Acme Filmworks qu'il a finalement réussi à le vendre et trouvé des sous pour la post-prod. Nibbles est ensuite passé sur plusieurs écrans américains avant Mambo Italiano. Remarqué en haut lieu, il concourt donc aux Oscars. Dans son cas, ni le Québec ni le Canada ne devraient se péter les bretelles. Chez nous, personne ne l'a soutenu à coups de deniers et de structures. Le court métrage d'animation, orphelin de la gloire et de la diffusion à grande échelle, l'est parfois aussi du plus élémentaire coup de pouce national.