«Alliés», le «IXE-13» hollywoodien

Marion Cotillard et Brad Pitt
Photo: Paramount Marion Cotillard et Brad Pitt

Michael Curtiz aspirait-il à signer un chef-d’oeuvre en tournant Casablanca avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman ? La culture populaire allait vite s’emparer de ce film admirable, et on a même flirté avec l’idée d’une suite. Depuis ce temps, il suffit d’un désert, d’un brouillard cotonneux, d’un bar, d’un piano, et bien sûr un duo de stars, pour retourner vite fait dans cette ambiance mythique.

L’habile scénariste Steven Knight (Dirty Pretty Things, Eastern Promises) a brassé toutes ces cartes, ainsi que celles maniées par Alfred Hitchcock (Notorious, Suspicion), pour offrir à Robert Zemeckis (Forrest Gump) un récit d’espionnage à haute teneur romantique, et d’un classicisme assumé. Car revenir au Maroc de 1942 ne se fait pas sans une certaine élégance, et Zemeckis ne ménage jamais ses efforts, encore moins ses effets.

Il faut une dose d’abandon pour croire que Brad Pitt fait partie des services secrets canadiens, sorte d’IXE-13 austère qui doit rejoindre sa supposée légitime épouse à Casablanca, et maîtriser un français capable de méduser les occupants nazis comme les laquais du régime de Vichy. Sa Mata Hari prénommée Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) reproche d’ailleurs à son comparse Max son accent « québécois » — elle est drôlement en avance sur nos débats identitaires… —, multipliant les effluves sentimentaux pour tromper la galerie et se rapprocher de l’ambassadeur allemand que le tandem doit assassiner.

Après cet exploit, ils s’installent à Londres, deviennent un couple légitime, bientôt une famille exemplaire, même sous les bombes, mais les services secrets britanniques jettent une ombre sur ce tableau idyllique : Marianne serait une espionne à la solde des Allemands. En proie au doute, Max fera l’impossible pour éclaircir ce brouillard moral.

Il faut toujours compter sur Robert Zemeckis au chapitre de l’éblouissement visuel, une constante dans sa carrière, et qui avait atteint des sommets avec Who Framed Roger Rabbit. On y sent le plaisir de draper les deux vedettes dans des atours qui n’auraient pas déplu aux figures de la grande époque des studios tout-puissants, avec en prime cette fluidité technique recréant toutes sortes de prouesses dans des environnements en apparence naturels. C’est d’ailleurs ce qui faisait la force d’un film aussi tiède que The Walk.

Tout comme cette reconstitution d’un exploit vertigineux entre les deux tours du World Trade Center, Allied s’illustre par ses paris tenus, dont les images somptueuses de Don Burgess (la séquence des fausses retrouvailles est sublime). Or, elles ne camouflent jamais cette retenue propre aux productions paralysées par les classiques dont elles s’inspirent. La faute en revient en partie à Brad Pitt, depuis longtemps si conscient de son aura de star qu’il en devient trop lisse, faussement ténébreux, et pas juste sur son visage sur qui le temps s’est figé. Cotillard, avec son accent irréprochable et son aplomb habituel, virevolte avec grâce dans ce monde d’illusions et de mensonges auquel on a oublié d’y injecter des sueurs froides. Un peu comme si on avait confié à Hitchcock l’adaptation d’un roman à l’eau de rose : lui au moins savait mettre du poison au bout des épines.

Alliés (V.F. de Allied)

★★ 1/2

États-Unis, 2016, 124 minutes. Drame sentimental de Robert Zemeckis. Avec Brad Pitt, Marion Cotillard, Matthew Goode, Lizzy Caplan.