Télévision - Statuette au statut fragile

C'est bien connu, tous lisent Playboy pour les articles de fond et regardent le Super Bowl pour les subtilités du football américain. Mais si Janet Jackson venait à passer, bien sûr qu'on jetterait un coup d'oeil... Le mythe est aussi tenace en ce qui a trait à la Soirée des Oscars: les téléspectateurs du monde entier, rarement rivés à leur téléviseur car squattant les salles de cinéma, soupèsent en ce moment les chances de Mystic River de Clint Eastwood de ne pas être supplanté par The Lord of the Rings de Peter Jackson ou, chose moins probable, par Seabiscuit de Gary Ross.

Parmi les 5800 membres de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences, nombreux sont ceux qui se plaisent à le croire, convaincus que leurs choix sont scrutés à la loupe, suscitant des débordements de joie, de vives colères et d'amères déceptions à l'annonce des gagnants. Ce scénario idéal se répète, semble-t-il, d'une année à l'autre; dimanche 29 février ne devrait pas faire exception.

L'an dernier, le réseau de télévision ABC, diffuseur de l'événement depuis 1976, a fait voler en éclats ce mythe même si tel n'était pas son intention. Après avoir sondé plusieurs groupes d'une vingtaine de téléspectateurs, une évidence s'imposait: la vaste majorité n'avait vu aucun des films en nomination et ne trouvait là rien d'aberrant. Le principal intérêt du public se porte sur les stars: leurs vêtements griffés, leurs remerciements interminables, leur sourire faussement sincère et les privilégiés qui gravitent dans leur orbite, autant de choses dites essentielles pour un événement réussi.

Ce n'était en fait qu'un secret de polichinelle et les bonzes de la vénérable association tentent depuis longtemps de colmater les brèches, voulant juguler la dégringolade des cotes d'écoute et dissiper l'épais brouillard autour des nominations. Le déplacement de la soirée du lundi au dimanche n'est pas étranger à cette volonté de ratisser le plus large public possible. Et si l'on a également devancé la date de diffusion, passant de la fin de mars à la fin de février, c'est dans l'espoir de freiner la bousculade des sorties entre Thanksgiving et Noël. La soirée des Oscars donne la nette impression que l'année cinématographique à Hollywood se résume à quelques mois. Pour le téléspectateur plein de bonnes intentions, lorsqu'il a pris trois heures trente pour voir The Lord of the Rings entre deux séances de magasinage, ça lui laisse peu de temps pour partir en mer avec Russell Crowe (Master and Commander) ou à Tokyo avec Bill Murray (Lost in Translation). Puisque la vitrine des salles est de plus en plus coûteuse et celle du marché de la vidéo et du DVD de plus en plus rentable, cet embouteillage n'apparaît plus de mise.

Si plusieurs regrettent déjà que Michael Moore ne soit pas de la fête cette année, la diffusion légèrement différée de l'événement, effet «pervers» du sein de Janet Jackson lors du Super Bowl, ne lui donnerait guère de chance de vilipender George W. Bush. Il faudra se rabattre sur l'humour caustique de l'hôte de la soirée, Billy Crystal, injectant un peu de légèreté dans un spectacle qui trop souvent traîne en longueur et croule sous le clinquant.

On sait d'ores et déjà que les téléspectateurs québécois auront vu au moins un des films en nomination: Les Invasions barbares de Denys Arcand est en lice pour le meilleur film en langue étrangère, un troisième exploit du cinéaste après Le Déclin de l'empire américain et Jésus de Montréal, et pour

le meilleur scénario original,

une première à la fois pour lui

et pour le cinéma québécois. Quant aux amateurs de stars et autres cinéphiles à temps partiel, ils pourront attraper «la fièvre des Oscars» dans cette émission du même nom diffusée à Artv sur les principaux films qui se font la lutte.

La Fièvre des Oscars:

Artv, 10h et 18h

La Soirée des Oscars:

ABC et CTV, 20h30