Arriver à bon port, la deuxième chance des «boat people»

Marie-Hélène Panisset et Thi Be Nguyen
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie-Hélène Panisset et Thi Be Nguyen

Les images de leur traversée en mer et de leur vie de misère dans des camps de fortune avaient fait le tour du monde, et suscité une immense vague de sympathie. Après la chute de Saïgon (maintenant Hô-Chi-Minh-Ville) le 30 avril 1975, des milliers de Sud-Vietnamiens fuiront leur pays divisé sur le plan politique, ravagé par la guerre et le colonialisme. Dans un dénuement extrême, 13 000 d’entre eux débarqueront au Québec — certains en plein hiver avec pas grand-chose sur le dos. Tous obtenaient alors une deuxième chance, transformant au passage le visage de leur société d’accueil.

Cette aventure, et celle de leur progéniture, trouve un nouvel écho dans Une nuit sans lune : Boat people, 40 ans après, un documentaire en forme d’album de souvenirs signé Marie-Hélène Panisset et Thi Be Nguyen ; la première est réalisatrice (Lucidité passagère), la seconde, autrefois une réfugiée (arrivée ici à l’âge de 4 ans), est aujourd’hui à la tête de l’organisme UniAction, qui a soutenu la production de ce film.

Thi Be Nguyen ne s’en cache pas : il y avait un aspect thérapeutique à aller à la rencontre de ceux et celles qui, comme l’auteure Kim Thuy et le sénateur Thanh Hai Ngo, ont vécu dans leur chair cet arrachement, avec les séquelles que l’on imagine. Enfant à l’époque des faits, elle ne se souvenait de rien, et espérait secrètement que son père aurait la force de témoigner devant la caméra des horreurs subies. « Plusieurs personnes de la communauté ne peuvent évoquer cette période sans pleurer, alors elles préfèrent se taire, reconnaît cette diplômée en communication et marketing de l’Université Concordia. Dans les camps, et ce fut le cas pour mon père, ils ont perdu toute forme de dignité, et en parler augmente la peur d’être jugés, même aujourd’hui. J’ai au moins pu obtenir de lui quelques détails. »

De son côté, la cinéaste évoque son étonnement d’avoir été choisie par Thi Be Nguyen à collaborer à cette aventure, elle qui n’avait qu’une connaissance toute relative de ce grand pan d’histoire. « Ça m’a permis d’avoir un certain recul, dit celle qui signe ici son premier documentaire. Je voulais laisser la parole aux personnes, en toute subjectivité, et faire en sorte qu’elles livrent directement les informations à caractère historique, et non par une voix hors champ. » Sa plus grande fierté réside toutefois dans l’évolution de la quête émotionnelle de sa partenaire de travail, Thi Be Nguyen renouant avec des souvenirs profondément enfouis de son passage à la base militaire de Longue-Pointe située dans l’est de Montréal, transformée en camp de réfugiés.

La surprise de ces flash-back constitue « le climax du film » pour Marie-Hélène Panisset, et sa camarade en convient. « J’ai enfin pu renouer avec un pan important de ma vie, le raconter, et en même temps tourner la page. » Car après l’entassement dans un lieu inhospitalier et les incertitudes face à l’avenir est venu le temps de l’intégration à une société dont elle et les siens ignoraient tout. Et comme tant d’autres familles de réfugiés, celle de Thi Be Nguyen a vécu dans une certaine pauvreté alors que les parents insistaient fortement sur l’importance de la réussite scolaire et des diplômes universitaires. « Mais sans jamais nous expliquer que nous étions des réfugiés et que nous avions fui notre pays », tient-elle à préciser.

La question des réfugiés syriens est parfois évoquée dans Une nuit sans lune, un sujet qui n’était pas brûlant d’actualité lors des premiers échanges entre les deux femmes en 2014. Au moment du tournage en 2015, il a fini par s’imposer. Marie-Hélène Panisset dénonce au passage le discours médiatique sur le terrorisme comme prétexte pour fermer les frontières « alors qu’aux États-Unis, ce sont les armes à feu qui tuent le plus ». Pour Thi Be Nguyen, malgré les souffrances, les silences et les clivages, l’intégration des réfugiés vietnamiens au Québec représente « une histoire à succès ». Mais elle ajoute, comme une évidence à l’intention des partisans des portes closes : « En général, quand on est bien dans son pays, on ne le quitte pas… »

«Une nuit sans lune : Boat people, 40 ans après» est présenté au Cinéma du Parc à partir de lundi à 14 h 45 et à 19 h.

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