Jesse Rosenfeld, cascadeur de l’information

De passage à Montréal cette semaine, Jesse Rosenfeld est présentement basé à Beyrouth.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir De passage à Montréal cette semaine, Jesse Rosenfeld est présentement basé à Beyrouth.

Ramallah, Gaza, le Kurdistan irakien, la place Tahrir au Caire : nommez un endroit où ça brasse au Moyen-Orient et vous aurez des chances de croiser le journaliste indépendant Jesse Rosenfeld. Né à Toronto, ce cascadeur de l’information a fait de la planète son terrain de jeu. Car discuter avec celui qui est la vedette d’une production de l’ONF Un journaliste au front, de Santiago Bertolino, c’est l’entendre évoquer les quatre coins du monde, dont Montréal où il a fait ses études en développement international à l’Université McGill et l’Écosse où il a enseigné pendant un an.

En ce moment basé à Beyrouth, où il vit avec sa conjointe d’origine espagnole — ils ont fait connaissance en Palestine —, Jesse Rosenfeld revient chaque fois au Canada comme d’autres débarquent dans un tout-compris : vivement un pays à la stabilité rassurante pour celui qui témoigne depuis 2007 des assauts de l’armée israélienne dans les territoires occupés, des explosions de violence en Égypte pendant et après la révolution arabe, ou du traitement impitoyable des combattants kurdes à l’égard de ceux du groupe armé État islamique.

C’est ce parcours dont a voulu témoigner le coréalisateur de Carré rouge sur fond noir, suivant avec attention ses deux combats : la couverture journalistique en zone de guerre et le besoin pressant d’intéresser des rédacteurs en chef aux sujets de celui qui collabore sur une base régulière à The Daily Beast, The Nation et Now Magazine. Le film décrit cela dans le menu détail, montrant les frustrations du métier, les refus et les révisions à la baisse des budgets, souvent énormes quand il s’agit d’assurer sa sécurité. « Mais ce n’est surtout pas un film sur moi, martèle Jesse Rosenfeld dans un café à deux pas de son alma mater. J’ai été clair avec Santiago : il s’agit de donner une seconde vie aux situations que je décris, de les illustrer grâce aux images, parfois plus puissantes que mes articles. »

Dans Un journaliste au front, on sent parfois une certaine impatience chez Rosenfeld à être ainsi observé, le cinéaste et lui partageant souvent la même chambre, autre lieu où il effectue son travail, dont celui d’encaisser les refus ! « C’est vrai, admet-il, mais je suis habitué à collaborer avec des photographes, des interprètes, des guides, etc. La caméra peut aussi être un frein à mon travail, voire un potentiel de danger, car on la repère très vite. J’ai souvent refusé à Santiago l’accès à mes sources, pour des raisons de sécurité, comme en Égypte, où j’ai appris que des anciennes installations de l’armée américaine servaient de camps de torture au gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi. »

Sur le terrain ou en entrevue, ce fils de parents nés en Afrique du Sud, qui ont milité pour la fin de l’apartheid, exprime avec ferveur l’importance du journalisme pour éveiller les consciences de l’Occident devant ses responsabilités, dont justement au Moyen-Orient. « D’où proviennent les réfugiés ? Irak, Syrie et Afghanistan : trois pays dont les citoyens sont les victimes des conséquences de nos décisions politiques, qui débarquent sur nos rives et à qui nous fermons la porte avec une hypocrisie sans nom. » On l’entend bien : Jesse Rosenfeld n’est pas un adepte de la pure et froide objectivité. « Comme journaliste, je recherche d’abord et avant tout la vérité, et l’acuité des faits. »

Cette quête incessante, et dangereuse, menée dans un contexte de grande précarité professionnelle, Jesse Rosenfeld en a fait un mode de vie, sachant aussi à quel point son ambition de changer le monde doit être relativisée. « La journaliste israélienne Amira Hass, du quotidien Haaretz, célèbre pour sa couverture du conflit israélo-palestinien [elle habite dans les territoires palestiniens], me disait : “We’re just writing for the record.” » Ce trentenaire ne craint pas d’afficher un certain pragmatisme.

« J’aimerais bien que ma situation financière soit meilleure, et pouvoir raconter mes histoires à un plus large auditoire. Pour le moment, je n’ai pas l’intention de risquer ma vie pour couvrir un conflit : je veux avoir des garanties auprès des publications qui veulent mes articles, et de l’argent pour couvrir mes dépenses. »

À le voir aussi fébrile et aussi pressé dans Un journaliste au front, on peut se demander où sera Jesse Rosenfeld dans 10 ans. Le principal intéressé préfère citer Joe Strummer, le leader du groupe The Clash : « The future is unwritten. » Parions que, si ça chauffe, il sera là.

Un journaliste au front

De Santiago Bertolino. Présenté le samedi 19 novembre à 19 h à l’Université Concordia et le dimanche 20 novembre à 14 h au Cinéma du Parc. Sortie en salle prévue en mai 2017.

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