RIDM: une saveur distincte

Gilles Vigneault et Fred Pellerin sont au centre du documentaire allégorique de Francis Legault.
Photo: RIDM Gilles Vigneault et Fred Pellerin sont au centre du documentaire allégorique de Francis Legault.

De prime abord, la prémisse du documentaire Le goût d’un pays apparaît irrésistible, mais légère. L’analogie entre la culture du sirop d’érable et l’identité québécoise qui se trouve au coeur du film de Francis Legault, aussi appétissante soit-elle, ne saurait en effet donner lieu à un questionnement substantiel, se dit-on. À tort, il appert. Car rapidement, on constate qu’il y a là ample matière à réflexion. On en discute avec le documentariste dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), qui présente Le goût d’un pays vendredi et dimanche.

Pour une bonne part, Le goût d’un pays est construit autour d’un entretien entre Gilles Vigneault et Fred Pellerin sur fond de cabane pendant le temps des sucres. Entretenant tous deux un rapport direct avec la culture du sirop d’érable, ils abordent celle-ci comme un révélateur de la nature profonde du peuple québécois.

Fleuve, leur conversation est entrecoupée des interventions, toutes plus pertinentes les unes que les autres, d’une variété de participants : une jeune famille du Mile-End qui s’exile une fois l’an pendant les sucres, l’écologiste Roméo Bouchard qui continue de soigner l’érablière qu’il baptisa jadis « le petit pays », l’historien Daniel Turcotte, le chef Martin Picard, la romancière Kim Thúy, le comédien et dramaturge Fabien Cloutier, etc.

Ça nous ressemble

La genèse du projet remonte à 2007.

« Je réalisais un épisode de L’autre midi à la table d’à côté avec Gilles Vigneault et Fred Pellerin, explique Francis Legault. Ils se rencontraient pour la première fois. Les réunir, ça relevait pour moi de l’évidence. C’était le printemps, et à la fin, Gilles a dit que ça allait se “ mettre à couler ” bientôt à son érablière, et Fred d’enchaîner sur son père qui fait lui aussi les sucres… Ç’a commencé à germer là. »

Quand le projet s’est précisé, Francis Legault savait que le sujet serait aussi un prétexte pour parler de différents enjeux qui lui sont chers : la noblesse du travail, la transmission, l’éducation, le temps qui passe, mais surtout, le rapport compliqué que l’on entretient avec l’identité.


« Au Québec, on ne sait jamais si on avance ou si on recule, et les sucres, c’est ça : il faut qu’il fasse froid la nuit mais chaud le jour ; la sève est hyperfroide avant qu’on la fasse bouillir, puis refroidir, puis bouillir de nouveau ; on l’étend ensuite sur la neige pour en faire de la tire. C’est un processus tout en contrastes, comme nous. Ça nous ressemble. Et ce qui est magnifique, c’est que ça se mérite : le sirop ne vient pas tout seul, il nécessite un labeur. Et j’aime aussi l’idée de l’érable qui, avec la neige et l’absence de feuille, semble mort, et puis soudain, il y a cette goutte qui perle, pleine de promesses. »

Une blessure productive

Selon Francis Legault, la culture du sirop d’érable revêt un caractère emblématique.

« C’est un rituel tellement improbable quand on y pense, mais qui nous est propre. D’une entaille, d’une blessure, naît la richesse. Et ça, c’est nous. C’est une illustration de notre résilience. »

Des propos qui font écho à ceux de Gabriel Nadeau-Dubois, l’un des intervenants. Il confie que son grand-père, propriétaire d’érablière, lui a appris à faire le tour de l’arbre afin de ne pas toujours l’entailler du même côté ; que ce n’est pas grave de le blesser du moment qu’on tient compte de sa capacité à se régénérer. Le militant poursuit :

« C’est une belle image, parce que ça montre que les blessures peuvent être productives. On n’est pas condamné à dépérir parce qu’on est blessé […] Et ça, ça veut dire que la, plutôt les blessures historiques du Québec — la Conquête, les patriotes, les échecs référendaires, le rapatriement de la Constitution : la liste est longue —, si on a la volonté collective, on peut les transformer. Ces blessures-là, ces entailles-là dans notre histoire, elles peuvent devenir des agents de changement social. »

 

Ce « nous » ardu

Lorsqu’on aborde l’aspect politique, Francis Legault précise aussitôt que son film ne se veut pas « antagonisant », comme si l’un n’allait pas sans l’autre.

« On a du mal à dire “ nous ” sans avoir l’impression d’exclure des gens. Je trouvais important de montrer que la fragilité de cette culture-là, qui est nôtre, illustre la fragilité de toutes les autres cultures. »

Lorsqu’on lui demande si d’après lui, au Québec, on accorde de l’importance à toutes les cultures, sauf à celle d’ici, il acquiesce. Le goût d’un pays revient d’ailleurs sur cet épisode de 2007 lors duquel un groupe de musulmans mit une cabane à sucre en émoi en demandant qu’on ne serve pas de porc et que l’orchestre fasse silence pour la prière.

Psychologue interculturelle, Rachisa Azdouz analyse ainsi l’incident dans le documentaire :

« Je pense qu’il y avait quelque chose de l’ordre de la menace identitaire. On touchait à quelque chose de profondément québécois. On allait au coeur d’une tradition culturelle et on tentait — je ne dis pas que c’est ce qui s’est passé, mais que c’est comme ça que ç’a été vécu — de la modifier de l’intérieur. »

D’où la réaction épidermique.

Pour inventer, pour recréer

Il ressort du documentaire une nécessité d’assumer le rituel des sucres, ce qu’il représente ; de se le réapproprier.


« Y’a souvent une couleur folklorisante, aliénante, de rattachée à cette affaire-là, note Fred Pellerin durant le film. La symbolique de la raquette en babiche pis de la ceinture fléchée… ces mots-là, on fait juste les dire pis ç’a saveur de poussière pis de grichage. Alors que c’est des affaires qui nous appartiennent, pis à partir desquelles on pourrait bâtir quelque chose d’immense. Parce que c’est pas vrai qu’on peut bâtir sur du vide. On fait pas un pays sur pilotis […] Le but, c’est pas d’être puriste. Mais si on peut partir de ces procédés-là pour inventer, pour recréer, ben on part sur du dur, sur quelque chose qui est approuvé par le temps. »

Francis Legault abonde :


« C’est dommage qu’on s’en aperçoive encore si peu, et que pour plusieurs, la culture du sirop d’érable reste entourée d’une aura de désuétude. Est-ce que les Français se demandent si les vendanges, c’est quétaine ? Je ne pense pas. Et s’il y en a qui le font, ils ont tort. »

C’est dit.


Le goût d’un pays prendra l’affiche le 2 décembre.

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5 commentaires
  • Christian Bédard - Abonné 18 novembre 2016 08 h 35

    Héritage amérindien

    Il ne faut pas oublier que la "culture" du sirop d'érable nous vient des Algonquins et autres peuples de notre coin d'Amérique. Elle n'est pas venue d'Europe. Nous l'avons reçue en héritage et la partageons avec les Amérindiens. Vue comme cela, la tire d'érable, bien collante et délicieuse, pourrait lier nos racines européennes aux racines autochtones pour créer une société inclusive, sans racisme, fraternelle.

  • Claire DuSablon - Abonné 18 novembre 2016 14 h 07

    Je n'ai pas le goût de ce pays là

    Il y a queques jours, la bande annonce du film Le goût d'un pays m'avait irritée: paroles d'hommes en majorité, métaphores et symbolique rétrogrades ( ainsi parlaient les religieuses de mon enfance ). Le texte de François Lévesque est plus irritant car il ne souligne pas que ce sont les Amérindiens qui ont enseigné la fabrication du sirop d'érable aux colonisateurs, oubli impardonnable ou mauvaise foi. Toujours est-il que je continuerai à mettre du sirop d'érable sur mes crêpes en rêvant d'un pays où toutes les saveurs seront appréciées.

  • Claire DuSablon - Abonné 18 novembre 2016 17 h 56

    Je n'ai pas le goût de ce pays

    e n'ai pas le goût d'un pays qui oublie les peuples qui était là avant nous. Je ne m'identifie pas à « la culture du sirop d'érable » . Les métaphores et les symboles dans ce discours sont d'une autre époque. Je ne vois pas qui peut s'identifier à cette culture. Le journaliste a manqué une belle occasion d'écrire que ce sont les Amérindiens qui ont enseigné la cueillette de la sève d'érable aux colonisateurs de France.

    • Yves Côté - Abonné 19 novembre 2016 05 h 41

      Madame DuSablon, je crois aussi qu'il s'agit d'un triste oubli.
      Toutefois, au contraire de vous, je m'identifie en tout à cette cuture du sirop d'érable. Parce que ce n'est certainement pas d'un oubli que vient cette belle et longue culture que je reconnais comme mienne, mais de sa réalité...
      J'aime la vie sucré-salée, comme notre cuisine.
      J'aime me nourrir goulûment de la Terre par l'entremise d'une sève que j'avale après qu'elle ait coulée des veines d'un érable à sucre et que sa transformation savante donne un sucré de bon sirop.
      J'adore cette saison de combat intérieur comme extérieur, quand on ne sait plus trop si l'hiver dure encore ou si le printemps n'est pas en train de l'emporter. Enfin...
      Cette saison des doux désirs à assouvir, tendrement et énergiquement.
      Celle des talus et côteaux nord d'érablières souvent rendus boueux par la fonte précoce de la neige. Et où apparaissent perce-neiges divers et autres pas-d'ânes; ces plantes sauvages qui gardent longtemps la tête courbée vers le bas avant de fleurir, un bon matin et sans qu'on ait rien vu venir.
      A chaque fois que je le peux, j'aime tant me retrouver avec mes semblables en cabane à sucre, que j'en oubli presque qu'il est de plus en plus difficile d'y parler avec des voisins de tablée inconnus sans que cela ne dérange leurs strictes prévisions du déroulement des choses. Celle-là qui trop souvent croit inaproprié d'inclure un bonjour ou un bonsoir dans la possibilité de cohabitation de quelqu'un dont sans plus d'explication, elle fera ainsi donc un étranger aux yeux des enfants. Donc, un suspect à tenir absolument éloigné puisse que même en présence des parents, on ne sait jamais... Panique infondée mais qui rend très heureux autant les psys de tous poils, que les fans du délire canadien de notre suposée médiocrité humaine québécoise traditionnelle.
      Idée venue d'une autre époque, oui, mais plus présente que jamais depuis vingt ans dans l'obcession que de lutter pour notre liberté politique est obs

  • Yves Côté - Abonné 19 novembre 2016 04 h 26

    "Du printemps érable à la saison des Lys

    Conclusion de l'ouvrage "Du printemps érable à la saison des Lys", resté à ma grande déception sans éditeur.
    "En ce jour de novembre (2013...) où je termine mon texte, là-bas dans mon premier pays (le Québec puisque j'écris en France...) , tous se réjouissent qu'un bel Eté Indien ait vu les premières têtes d'affiches politiques commencer à lâcher les commandes. Toutes personnalités ayant en commun l'objectif régressif de canadianiser médiatiquement et politiquement le Québec moderne. Comme si par définition, le rouge devait être réservé à une feuille emblématique sur un fond blanc ? Et que cette couleur appliquée carrément sur un autre fond, celui-ci bleu et blanc, serait illégitime ?...
    Tout sera donc maintenant parfait ?
    J'ai bien peur de ne pas le croire…
    Comme se dépouille en réalité une forêt l'automne venu, le pourquoi du comment de mon point de vue ne pourra s'inscrire que dans une autre Histoire; elle-là se reconnaît aux mots de Gaston Miron. Oui, nous en sommes enfin à revenir collectivement "à ce qui commence".
    Une saison où dans notre érablière commune, pousseront les plus belles fleurs qui soient : celles de la pleine liberté ? Celles qui naissent aux pieds d'arbres que de malicieuses inondations ne savent pas noyer ? Qui savent résister à l'éclatement de leur destin ? Ou plus justement, à "l'écarlatement" de leur feuillage ?
    Douce saison de la Fleur de Lys pour laquelle un poète aimé a donné un hymne de façon prémonitoire.
    Vous en souvenez-vous ?

    Les bourgeons sortent de la mort
    Papillons ont des manteaux d'or
    Près du ruisseau sont alignées les fées
    Et les crapauds chantent la liberté
    Et les crapauds chantent la liberté…
    Félix Leclerc,
    l'Hymne au printemps, 1949."

    Merci à vous de me lire parfois ici.