Affaire Jutra: la vitesse a eu raison de la rigueur

Une sculpture de Charles Daudelin réalisée en hommage à Claude Jutra, dans le parc qui porte son nom, a été vandalisée.
Photo: Valérian Mazataud Une sculpture de Charles Daudelin réalisée en hommage à Claude Jutra, dans le parc qui porte son nom, a été vandalisée.

Quatre intellectuels, dont l’ex-juge Suzanne Coupal, estiment que la société québécoise a fait preuve de précipitation dans l’affaire Jutra. Pourquoi avoir choisi « d’agir à toute vitesse plutôt qu’avec rigueur », demande le groupe neuf mois après l’affaire.

En entrevue au Devoir, l’ex-juge Coupal estime que tout est allé beaucoup trop vite dans cette histoire : « Moi, comme ancienne juge, je trouve qu’on va vite sur le piton sur l’allégation. »

Dans une réflexion rendue publique mercredi, un comité de réflexion, réuni à l’origine par l’organisme Québec Cinéma, considère que l’affaire a été expédiée trop vite et qu’elle soulève en plus des questions de fond qui ont pourtant été éludées.

Formé en mars dernier de l’éthicien René Villemure, du psychiatre Jocelyn Aubut, du cinéaste Charles Binamé et de l’ex-juge Suzanne Coupal pour offrir des recommandations à Québec Cinéma à la veille de la soirée des Jutra, ce groupe a poursuivi de lui-même sa réflexion au cours des derniers mois. Il regrette aujourd’hui qu’on ait précipitamment retiré de l’espace public le nom de Claude Jutra.

Pour ce quatuor, cette histoire aurait pourtant dû permettre une réflexion publique au sujet de la pédophilie, du rôle des médias et de la pérennité des oeuvres culturelles. « Or, rien depuis, aucun commentaire significatif, aucune interrogation, et surtout aucune action pour diminuer le nombre d’enfants présentement victimes d’agressions sexuelles. Rien non plus pour aider les victimes passées à dénoncer leur agresseur. »

Le groupe reproche notamment à la ministre de la Culture d’avoir réagi « si simplement, en exigeant rapidement le retrait du nom de Jutra de tout lieu public. Sans nuance, sans plus de réflexion ».

Dans cette histoire, « la pureté de façade et son illusion » ont été la norme au nom du populisme, regrettent-ils.

Précipitation

Tandis que la mémoire de Jutra était lynchée sur la place publique, « où était le ministre de la Santé et des Services sociaux pour crier haut et fort qu’il existe une politique en matière d’agressions sexuelles, qu’il fallait la publiciser, la réviser pour tenir compte du fait qu’encore aujourd’hui, il est difficile pour une victime de se dévoiler ? » Dans un long développement, le groupe plaide pour une meilleure vision globale sur les agressions sexuelles. Ce n’est pas, croient-ils, « une punition exemplaire qui va tout régler ».

Pour l’éthicien René Villemure, « invoquer l’urgence dans l’affaire Jutra, c’est ne pas comprendre l’urgence ». Le groupe ajoute que dans cette histoire, « plusieurs personnes se sont hâtées d’agir dans l’instant, le seul moment d’attention des citoyens passifs en mal de sensations ».

Cette affaire a été confondue avec un « grand ménage du printemps », regrette encore ce quatuor. Pourtant, une oeuvre, écrivent-ils, doit être appréciée à son mérite, au-delà de la vie de son créateur.

Une oeuvre « doit être enseignée sous peine de succomber à la préciosité et à la frilosité morale, à la censure vertueuse, à l’étique de vitrine ». S’il n’est plus possible de faire abstraction « des faits reprochés à Claude Jutra », son oeuvre en revanche « demeure entière ».

12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 17 novembre 2016 04 h 28

    Tuer le Québec...

    "Tuer de toutes les manières possibles le Québec des Québécois", voilà le mot d'ordre général que tout bon Canadien doit partager. Et à ce titre, l'exemple doit être donné par l'ensemble des ministres et de leurs cours qui, à Québec comme à Ottawa, peut agir dans le sens de laminer la mémoire du peuple du "Je Me Souviens".
    Force n'est-il pas d'avouer, tel nous le montre aujourd'hui Monsieur Nadeau, que seuls quelques irréductibles frères et soeurs de la liberté peuvent aller au-delà de la partisanerie nationaliste canadienne qui cherche à nous enfermer, nous Québécois, et par tous les moyens possibles, dans la honte de ce que nous sommes ?
    En passant ici par le rejet public sans nuance d'un de ceux qui demeureront comme les plus ardents défenseurs de nos différences culturelles, dont la linguistique...
    Je pense ici soudainement à plusieurs "élites canadiennes" dont il serait assez largement facile de parler de comportements condamnables en privé. Et même en public.
    Jeu simpliste auquel je ne me prêterai jamais et qui au fond, ne fait qu'abaisser jusqu'au niveau des pâquerettes, le jugement de celles et de ceux qui par facilité, acceptent de le jouer.
    Merci de votre lecture.

    PS : Je ne sais pas si elle lira mes propos, mais quoi qu'il en soit, j'en profite ici pour embrasser tout aussi humblement que tendrement Madame Payette.

    Et comme toujours : Vive le Québec libre ! Tout le Québec, et pas que les plus prompts à condamner X ou Y parce qu'il a en premier, le travers indécrottable d'être ou d'avoir été l'un des nôtres...

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 novembre 2016 07 h 21

    demeure entière

    Son oeuvre ??? Je ne peux plus la regarder avec les mêmes yeux !
    Vous pouvez palabrer durant des lunes si vous voulez, mais la pédophilie, pour moi c'est «non» et ce n'est pas de l’étique de vitrine, ça vient de très profond.

    C'est quoi la prochaine étape... accepter qu'un homme de 45 ans fasse monter une filette de 20 ans dans sa chambre afin de «discuter» parce qu'il est ministre ?

    Madame Coupal et les autres... Y avait des normes avant que vous ne veniez au monde et elles sont toujours valables. Que rechercheriez-vous que vous ne savez déjà ?

    Bonne journée.

    PL

    • Hélène Paulette - Abonnée 17 novembre 2016 12 h 06

      Je m'empresse, de ce pas, à lire Louis-Ferdinand Céline...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 novembre 2016 12 h 14

      Pierre Lefebvre écrit : "C'est quoi la prochaine étape... accepter qu'un homme de 45 ans fasse monter une filette de 20 ans dans sa chambre afin de «discuter» parce qu'il est ministre ?"

      L'âge de la majorité est de 18 ans au Québec. Un homme de 20 ans (ou de 45) n'est pas pédophile parce qu'il aime une jeune femme adulte.

      Mais supposons qu'elle en aurait huit. Ce serait alors de la pédophilie. Ceci étant dit devrait-on voter pour l'abrogation de toutes les lois que ce ministre a parainnées ?

      Il n'y a aucune raison de revisiter l'oeuvre de Jutra à la lueur des accusations portées contre lui.

  • Serge Beauchemin - Abonné 17 novembre 2016 08 h 31

    "À l'impossible, nul n'est tenu"

    Dans toute cette analyse, il faut aussi tenir compte de la très grande précipitation indue de l'éditeur Boréal à sortir le livre sur Claude Jutra. Boréal savait pertinemment que les Rendez-vous du cinéma québécois (et éventuellement les prix Jutra) avaient lieu quelques semaines après la sortie du livre. Dans ce contexte, je comprends très bien la bonne foi du Quatuor que la ministre de la Culture de l'époque, Hélène David, avait mis sous pression..... Et Radio-Canada qui menaçait de ne pas diffuser la Soirée des Jutra!! Comment faire dans un tel contexte ? La réflexion intelligente peut-elle vraiment avoir lieu?
    Hélène Girard (et Serge Beauchemin)

    • Pierre Schneider - Inscrit 17 novembre 2016 09 h 11

      La rigueur doit primer sur le chantage.

  • Raynald Rouette - Abonné 17 novembre 2016 08 h 32

    Et on prétend être une société civilisée en 2016!


    Condamné et lynché sur la base d'une simple allégation...

    Le scandale, s’il y en a un, est celui du comment le dossier a été traité dans les médias, mais aussi par notre société en général. Tout le monde a laissé dire et faire, personne n’est intervenu (sauf Madame Payette) pour dire attention, il y a risque de dérapage.

    Lorsque M. Lever a fait ressortir le soi-disant penchant de Claude Jutras envers les jeunes garçons, ça eu l’effet d’une bombe, c’était prévisible, considérant sa notoriété.

    Les médias (l'infomation spectacle aujourd'hui) se sont justifiés en prétextant la protection de l’identification de la victime. Trente années après sa mort, cela n’est pas suffisant comme excuse ou raison.

    Claude Jutras s’est suicidé en 1986 à l’âge de 56 ans, alors que le VIH et le Sida faisaient de grands ravages, surtout dans la communauté gaie. Même après trente ans, le personnage, le cinéaste, son héritage cinématographique, sa mémoire, étaient encore bien vivant.

    Par son livre, Yves Lever a provoqué sa déchéance ou son équivalent, soit une 2e mort pour le cinéaste!

    Madame Payette a parlé d’opportunisme, il faut lui donner raison pour les deux motifs suivants : 1er sur le plan juridique, l’information de Yves Lever n’est rien de plus qu’un « ouï-dire ». En deuxième lieu, l’accusation de lynchage par les médias, apparaît fondée, du fait que ceux-ci se sont substitués aux tribunaux, qui sont seuls habilités à juger de la culpabilité de Claude Jutras.

    Considérant son statut et sa notoriété, il avait droit, même à titre posthume, à être représenté, dans une défense pleine et entière. Je ne sais pas si un recours judiciaire est possible, afin d’obtenir sa réhabilitation. Ça vaut la peine d’y penser parce que beaucoup de questions demeurent sans réponses!

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 novembre 2016 08 h 42

    Dilemme

    Qui peut défendre l’œuvre du cinéaste sans avoir, en préambule, avoir à se justifier et déclarer son opposition à la pédophilie ? De nos jours, toute défense de l’œuvre de Jutra est suspecte.

    En confondant la vie publique et la vie privée, on exige une vertu sans tache d’êtres imparfaits.

    Il existe des millions de personnes qui ont mené une vie irréprochable. Mais j’en connais peu parmi les êtres plus grands que nature qui ont fait l’Histoire.