Le remake des remakes

Équinoxe film
Photo: Équinoxe film

Il soulève encore les flammes, la rage, l'adoration, la frénésie, au XXIe siècle. Jésus semble laisser derrière lui un sillage infini. De fait, La Passion du Christ de Mel Gibson est cette semaine le film par qui le scandale arrive. Pendant que les groupes juifs dénoncent l'antisémitisme qu'ils y voient tapi derrière la hargne des grands prêtres et la violence de la foule hébraïque, certains membres du clergé catholique crient à la trahison du texte évangélique. D'autres chrétiens croient y voir la vérité pure d'une exécution effectuée 2000 ans plus tôt sur le Golgotha.

La droite américaine, grande consommatrice des messages des preachers, pourrait y trouver son compte, de même que les publics d'ados amateurs de films gore gorgés de souffrance et de sang. Après une seule journée d'exploitation sur 4 000 écrans d'Amérique du Nord, La Passion de Gibson récoltait 26 millions$ de recettes au guichet. Un record! Chose certaine: la tornade soulevée par cette oeuvre-choc est puissante et ne s'éteindra sans doute pas de sitôt. Le climat politique mondial fait renaître l'antisémitisme et les sensibilités sont à vif, d'autant plus que le père de Mel Gibson, qui adhère comme lui à un catholicisme d'arrière-garde pratiquant la messe en latin, tient des propos antisémites et jette de l'huile sur le feu.

Risques et périls

Au reste, la religion et le septième art ne se marient parfois qu'à leurs risques et périls. Jésus de Montréal de Denys Arcand, en 1989, le disait dans son propos. Le film actualisait les Évangiles en ancrant leurs répercussions dans le monde moderne. Or cette histoire de Passion réinterprétée dans un spectacle organisé par des comédiens au chômage provoquait le courroux des autorités religieuses. Ces dernières exigeaient la fin des représentations, appelaient à la censure. Plus ça change...

Et pourtant... si une histoire a fait l'objet de remakes au cinéma, c'est bien celle du Christ. Encore tout jeune et balbutiant, le cinéma n'a pas résisté à la tentation de frotter ses pellicules au chemin de croix. La religion chrétienne a tant influencé l'histoire de l'art au fil des siècles, pourquoi le septième art, un condensé d'à peu près tous les autres, serait-il demeuré en reste? Le sujet fut tellement traité qu'un recensement exhaustif des films qui l'abordent serait fastidieux, et qu'on en oublierait au passage.

En 1904, La Vie et la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ de Ferdinand Zecca, s'inspirant de tableaux célèbres tel La Cène de Vinci, connaît un franc succès. En 1910, Louis Feuillade remet ça avec Le Christ en croix. Jésus est au début du cinéma conforme à son profil édulcoré et doucereux qui circule dans les chaumières, à grand renfort d'images pieuses.

Après une période de flottement dubitatif, l'Église voit les bienfaits qu'elle peut tirer des remakes de l'histoire du Christ. Pie XI considère «le cinéma comme le plus puissant moyen de diffusion que l'heure connaisse». Message compris! Le Vatican s'en sert donc. Mais la créature se met bientôt à vivre de sa vie propre, comme un Frankenstein destiné à échapper au contrôle de l'Église.

En 1927, Le Roi des rois de Cecil B. de Mille ajoute une dimension spectaculaire à des situations, on en conviendra, déjà connues. En 1935, Julien Duvivier, avec Golgotha, montre un Christ en lutte ouverte avec les riches et les pharisiens. Il sera le premier d'une série de Jésus au profil révolutionnaire, collés aux idéaux communistes. La Plus Grande Histoire jamais racontée, de George Stevens, en 1964, verse dans la superproduction hollywoodienne à la Cecil B. de Mille. L'épique dans l'épine.

Procès d'intention

N'allez surtout pas croire que seuls les croyants ont porté le Christ, sa vie et sa Passion à l'écran. Roberto Rossellini réalise Le Messie en 1976 avec une simplicité monastique, sans fla-flas et sans effets, démontrant son absence d'états d'âme face au sujet.

C'est L'Évangile selon saint Matthieu du marxiste Pier Paolo Pasolini, en 1965, qui déchaîne vraiment les foudres des chrétiens fondamentalistes. Il est pourtant dédié «à la douce mémoire du pape Jean XXIII». Rien n'y fait. Vrai chef-d'oeuvre, prix spécial du jury au Festival de Venise, puisant à différents styles, du mime au cinéma vérité, suscitant l'émotion par la puissance de ses images, L'Évangile selon saint Matthieu est devenu un classique. Mais à l'époque, sa liberté de style choque vraiment, avec des références aux guérillas, à la révolte du fils de l'homme contre tous les puissants, aux côtés des damnés de la terre. Il vaut à Pasolini une volée d'insultes et quelques oeufs pourris.

Jesus Christ Superstar, de Norman Jewison, en 1973, achève d'ébranler l'image doucereuse de la représentation christique, pour mêler le spectacle et le showbiz à une Passion servie décidément à toutes les sauces.

En 1976, Paul VI commande Jésus de Nazareth à Franco Zeffirelli, qui livre une oeuvre magnifique avec un Christ enfin conforme à la vision que l'Église véhicule des Évangiles. Pas de scandale cette fois. Mais ce n'est qu'un répit. Les pouvoirs ecclésiastiques ne perdent rien pour attendre. Ils furent d'ailleurs souvent piqués par la bande. De Godard à Buñuel, bien des cinéastes ont semé des images iconoclastes dans leurs oeuvres, transformant l'imagerie christique à travers leurs messages de révolte et leurs fantasmes.

Grand scandale en 1988: La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, qui montre un Jésus titillé par le démon de la chair, vaut au cinéaste tous les procès d'intention d'un certain clergé intégriste avant même le tournage. En France, une salle qui projette le film sera même incendiée. Scorsese se voit diffamé, insulté, menacé.

Gibson, avec son film sanglant, qui s'exprime à travers des langues mortes, est l'aboutissement d'une longue lignée de films évangéliques ou contre-évangéliques ayant ou non fait scandale. Mais quelle forme prendra donc le prochain remake sur l'épineux sujet? On n'ose l'imaginer...