Son Amérique à lui

Extrait du documentaire «Dark Night», de Tim Sutton
Photo: Source RIDM Extrait du documentaire «Dark Night», de Tim Sutton

Le portrait social dressé par le cinéaste new-yorkais Tim Sutton dans son dernier documentaire, Dark Night, ne plaira pas au nouveau président Donald Trump. Son regard sur l’Amérique n’a rien de triomphaliste ou d’exaltant : les adolescents y sont tourmentés et peu loquaces, les vétérans de l’armée brisés par le stress post-traumatique, et une jeune femme mise tout sur son apparence comme si sa vie en dépendait. Évidemment, nul n’échappe à l’attrait des armes, et surtout à son pouvoir destructeur.

Voilà le quotidien banal d’une banlieue américaine, et bien malin celui qui pourrait reconnaître les environs de Sarasota en Floride tant l’architecture des maisons et celle du centre commercial ne se démarquent en rien. Or, tout cela attirait cet ancien étudiant en ethnomusicologie qui, après avoir pris une première fois dans ses mains une caméra, modifia son parcours pour celui du cinéma.

Le septième art représente à ses yeux quelque chose de sacré, et il fut lourdement bafoué le 20 juillet 2012 à Aurora au Colorado lorsque James Holmes se transforma en Joker pour tuer 12 personnes lors d’une première nocturne de The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan. Mais, tient-il à préciser lors de notre échange téléphonique à partir de Los Angeles avant sa venue à Montréal pour les RIDM (Rencontres internationales du documentaire de Montréal), « ce n’est pas un film sur la violence, sur la mort, et encore moins une reconstitution de ces événements, car beaucoup d’autres documentaristes peuvent le faire ». Il reconnaît toutefois le caractère tordu de la mise en scène du tueur criant « I’m the Joker » à des spectateurs convaincus pendant de fatales secondes que le bruit des balles constituait un coup d’éclat organisé par les studios en mal de publicité.

Refus du sensationnalisme

L’approche de Tim Sutton refuse toute forme de sensationnalisme, cultivant même le mystère sur les intentions réelles des personnages, incarnés « par des gens qui ne sont surtout pas des acteurs », jouant parfois leur propre existence, « des archétypes de ce que sont les Américains, mais pas des stéréotypes ». Au cours d’une longue journée, ils se confient avec pudeur, déambulent dans des rues sans âme à pied, en planche à roulettes ou en voiture, et tous vont converger vers une salle de cinéma où risque de se produire l’innommable — qui ne sera d’ailleurs jamais montré, à peine évoqué.

Musique montréalaise

Cette méditation sur une Amérique sans éclat ni exubérance, mais où règne une violence qui ne demande parfois qu’une seule allumette pour s’embraser, exerce un pouvoir hypnotique grâce à la musique de la Montréalaise Maica Armata. En 2014, alors que le cinéaste présentait aux RIDM son film précédent, Memphis, il fut happé par les ambiances atmosphériques de cette musicienne lors d’une des nombreuses soirées festives organisées par l’événement. « J’avais commencé à écrire Dark Night à l’époque, et grâce à elle, j’ai immédiatement vu le film dans ma tête. Sa musique, qui fait office de narrateur, se présente à la fois comme une prière, un mantra, une sorte de préavis mélancolique. »

Là où ce professeur de cinéma de la New York University n’affiche aucune mélancolie, mais plutôt un profond désarroi, c’est devant les résultats de l’élection présidentielle qui a porté Donald Trump au pouvoir. « J’ai bien du mal à dormir », admet ce père de famille pour qui cette victoire ne constitue rien de moins qu’une chose « horrible », l’opposé de toutes ses valeurs. L’idée de déménager à Montréal, une ville qu’il a visitée à plusieurs reprises pendant son enfance, lui a traversé l’esprit. Or, « comme beaucoup de gens de ma communauté, j’ai décidé de ne pas lâcher, de ne pas partir, et d’imaginer une manière de changer notre pays pendant les quatre prochaines années. » La tâche ne lui paraît-elle pas colossale ? « Les États-Unis sont divisés, et cette division me semble impossible à combler. Pour tout dire, it’s a mess right now. »

Dark Night, de Tim Sutton, sera présenté lundi 14 novembre à 20 h 45 au Cinéma du Parc et mardi 15 novembre à 20 h 45 à la salle J. A. De Sève de l’Université Concordia. Une discussion avec le cinéaste et la compositrice Maica Armata aura lieu le 15 novembre à 19 h à la salle de concert du quartier général des RIDM.