Le cinéma comme outil de revendication

Originaire du New Hampshire, la cinéaste autochtone Alanis Obomsawin a grandi à Odanak, près de Trois-Rivières.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Originaire du New Hampshire, la cinéaste autochtone Alanis Obomsawin a grandi à Odanak, près de Trois-Rivières.

Quand elle fréquentait l’école primaire, Alanis Obomsawin était la seule autochtone de sa classe. Lorsqu’il y avait des cours d’histoire du Québec et du Canada, elle devait rapidement rentrer chez elle pour ne pas se faire battre, se souvient-elle. L’histoire enseignée était « raciste » et volontairement « méchante », dit-elle. On y disait que les autochtones parlaient « la langue de Satan » et qu’ils étaient des « sauvages ». Le tout donnait aux Blancs la légitimité de traiter les autochtones comme des êtres inférieurs.

C’est à cette époque que la cinéaste, qui a aujourd’hui 84 ans, a pris la résolution de se battrepour que tous les enfants, les autochtones et les autres, apprennent la « vraie histoire » du pays. Cette semaine, Alanis Obomsawin a reçu le prix Albert-Tessier, décerné par le gouvernement du Québec à un artiste dont la carrière et l’oeuvre ont contribué au rayonnement du cinéma québécois.

Pourtant, rien ne prédestinait cette belle Abénaquise, originaire du New Hampshire et qui a grandi à Odanak, près de Trois-Rivières, à faire du cinéma. « Quand j’étais jeune, à Odanak, les femmes faisaient des paniers à la maison et les hommes guidaient dans la nature », se souvient-elle. Après avoir étudié en administration, elle monte sur scène et devient chanteuse professionnelle, présentant entre autres des chansons du répertoire traditionnel abénaquis. Un documentariste s’intéresse à son histoire après qu’elle eut lancé une campagne de financement pour une piscine destinée aux enfants d’Odanak. L’ONF l’invite alors comme conseillère pour la réalisation des films sur les autochtones. Elle adoptera alors la caméra pour toujours.

Pour elle, ce sera simplement une autre façon de défendre sa cause. À partir de 1990, elle tournera une série de documentaires sur la crise d’Oka. Son film, Kanesatake, 270 ans de résistance, lui vaudra 18 prix à l’échelle internationale. Pour elle, cette crise a changé la perception des autochtones, parce que c’était la première fois qu’une communauté résistait à ce point pour défendre sa terre.

À 84 ans, Alanis Obomsawin vient de terminer un film, On ne fait pas deux fois la même erreur, qui relate l’éprouvant combat mené par les autochtones pour contester en cour l’iniquité des services sociaux prodigués aux enfants autochtones des réserves, desservis par le gouvernement fédéral, par rapport à ceux offerts aux enfants, autochtones et non autochtones, vivant hors réserve, desservis par les gouvernements provinciaux. Le problème est si criant qu’il incite les intervenants à placer les enfants dans une famille hors réserve, plutôt que de les maintenir dans leur propre famille. La bataille juridique contre le gouvernement fédéral a été ardue. Le film en décortique les tenants et aboutissants, mettant en vedette Cindy Blackstock, une intervenante autochtone, aujourd’hui professeure à McGill, qui tiendra le fort jusqu’à la victoire finale des autochtones, en janvier 2016. Les chiffres qu’elle évoque sont affolants : le taux de placement des enfants autochtones a bondi de 71 % entre 1995 et 2001, un phénomène que plusieurs comparent au phénomène antérieur des pensionnats autochtones. Selon divers intervenants, la surreprésentation des autochtones dans les statistiques sur le placement d’enfants n’est pas justifiée. Si ces enfants recevaient les services nécessaires sur les réserves, la situation se résorberait. Cela n’a pas empêché le gouvernement Harper de dépenser des millions pour combattre les défenseurs de l’intérêt des enfants autochtones dans ce procès.

Une femme optimiste

« Tout mon travail est influencé par les enfants autochtones », dit la cinéaste, rencontrée dans les bureaux du Devoir, les yeux noirs pétillants et une belle tresse noire remontée en chignon. Son prochain film portera sur une école de Norway House, une communauté crie dans le nord du Manitoba. « C’est une école merveilleuse, dit-elle. Je ne suis jamais fatiguée d’entendre les gens raconter leurs histoires. »

En fait, Alanis Obomsawin demeure optimiste. Les choses ont énormément changé depuis son enfance, alors que les autochtones se sentaient souvent comme des animaux traqués, susceptibles d’être battus ou violés. Les jeunes, par exemple, lui donnent espoir. « Il y en a qui ont marché de la baie James à Ottawa pour faire connaître la réalité autochtone », relève-t-elle.

« Il y a encore beaucoup de suicides », reconnaît-elle, mais il y a des jeunes qui cherchent des solutions ailleurs que dans le suicide, l’alcool ou la drogue. « Il va y avoir de grands changements », prédit-elle. Déjà, le gouvernement du Canada devra s’adapter à l’ordre de la cour dans le cas du financement des services sociaux offerts aux enfants.

Dans ce contexte, il est évident que le fait de pouvoir élever ses enfants soi-même et de travailler à résoudre ses problèmes est fondamental pour l’affirmation de soi. Sur le plan de l’éducation, la cinéaste considère que le Québec est à la traîne derrière les autres provinces et territoires canadiens, quant à l’intégration de la réalité autochtone dans son enseignement de l’histoire.

Elle relève, par exemple, que la crise d’Oka devrait être enseignée dans les écoles, comme la nature et la culture des 11 Premières Nations du Québec. Mais, « comparativement aux États-Unis, le Canada est avancé », dit-elle, se réjouissant de l’arrivée de Justin Trudeau comme premier ministre.

4 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 12 novembre 2016 06 h 12

    Tant mieux ....

    plus on entendra parler de vous plus on appréciera vos connaissances, et plus on aura envie de vous connaître. Il est temps que les peuples des Premières Nations soient entendus et le cinéma et les documentaires sont une excellente façon pour cela. Mig8ech Mme Obomsawin, grâce à vous et à d'autres la culture autochtone est de plus en plus appréciée.
    Djiwan Hélène Gervais

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 12 novembre 2016 07 h 39

    ' Plume d 'aigle ' à Madame Alanis Obomsawin !


    FÉLICITATIONS et BRAVO à cette grande dame ,

    auteure / compositrice / interprète / artiste / actrice /

    et cinéaste documentariste !

    Elle a donné la parole aux Autochtones !

    Que " l'intégration de la réalité autochtone

    dans l'enseignement de l'histoire " ,

    se manifeste , enfin !

  • Bernard Terreault - Abonné 12 novembre 2016 07 h 56

    Pas dans mon école

    Alanis Obomsawin parle de la façon dont on traitait les autochtones à l'école québécoise de son enfance. Son expérience n'est pas la mienne. Elle est abénaquise, et les Abénaquis, comme les Montagnais et les Hurons nous étaient présentés favorablement comme nos alliés contre les Anglais et les Iroquois. On n'a jamais vilipendé leur langue. Mais j'admets qu'on les appelait "les sauvages", comme nos ancêtres le disaient, mais ce mot en français du 18ième siècle n'était pas péjoratif comme aujourd'hui, à témoin "le bon sauvage" de Rousseau.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 novembre 2016 15 h 17

    Ma foi, on ne lui donnerait pas 84 ans

    M. Ruiz a pris une excellente photo.